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Saint Thomas, un homme unifié

28 JANVIER 2000

 

En ligne depuis le dimanche 13 novembre 2005.
 
 

FÊTE DE SAINT-THOMAS EN L’ÉGLISE DES JACOBINS

« C’est en étudiant leur genèse que l’on comprend le mieux les choses ». Il est donc important de savoir que le jeune Thomas a dû affronter les fureurs de sa famille au moment de son choix primordial. Mais, lorsqu’au grand désespoir de ses parents, qui vont jusqu’à le séquestrer de force pour essayer de l’infléchir, Thomas rejette catégoriquement la vie monastique, il est parfaitement clair qu’il ne méprise en rien sa discipline et sa rigueur. Aucun angélisme sur ce point ! Il sait combien l’ascèse est nécessaire pour se forger une solide liberté face aux pulsions du corps et de l’imagination.

Il ne méprise pas non plus l’organisation régulière des abbayes. Laboratoires de recherche fondamentale, elles conduisent à la prière permanente, dans la méditation de l’Écriture, la liturgie et la contemplation.

Ce savant, qui deviendra le plus grand intellectuel de son temps, ne critique certainement pas la richesse presque scandaleuse à l’époque que représentent ces bibliothèques monastiques soigneusement entretenues, qui furent les vecteurs de la civilisation occidentale en assurant sa continuité. Thomas aime tout cela, il le retrouvera d’ailleurs intégralement chez les prêcheurs qui héritent de ces mêmes valeurs.

Mais alors pourquoi donc refuse-t-il de contenter ses parents et choisit-il un ordre fragile, nouveau et moins rassurant ? Par simple opposition adolescente à l’autorité familiale ? Il peut y avoir de cela bien sûr -même si Freud n’est pas encore né-. Est en jeu en effet un nouveau rapport à l’autorité, à l’autorité dans la communauté comme dans la société, et pour le pouvoir comme pour la pensée. Il s’agit de passer du modèle patriarcal au modèle de la communauté fraternelle, ce qui suppose l’égalité et l’unanimité. Mais dire cela, c’est en rester au « comment ». Ce qui change, c’est d’abord le « pourquoi ». Un ordre religieux se définit par sa mission, par sa finalité et il s’agit ici de passer d’une priorité de la prière à une priorité de la transmission. Il s’agit par conséquent de passer de la « stabilité » à la prédication itinérante, et de l’autarcie économique à la dépendance mendiante. D’un travail manuel tourné vers l’auto subsistance à un travail intellectuel au service des autres dans la gratuité. « Vouer la mendicité, écrit le P. Chenu, cela veut dire au treizième siècle, refuser catégoriquement, institutionnellement, économiquement, le régime féodal de l’Église, les bénéfices, la perception de la dîme... et c’est extraire de ces lourds comportements féodaux la liberté de la Parole de Dieu... la pauvreté est donc, par sa nature même, le symbole efficace et l’acte premier du réveil évangélique... ». C’est un ordre nouveau vraiment, et pas seulement au sens d’une autre congrégation, c’est un autre ordre parce que c’est d’un autre ordre ! Et c’est polémique, reconnaissons-le. C’est polémique car il s’agit de se défendre d’abord. Sans la protection des archers royaux, les cours n’auraient pas pu reprendre au convent Saint Jacques en 1255, et sans la défense de saint Thomas, en 1256 et en 1270, l’ordre de saint Dominique, menacé, aurait peut-être disparu. Face au clergé diocésain, qui comprend tellement peu ces religieux de nouvelle coupe qu’il tâche de leur rogner les ailes de toutes les façons leur interdisant par exemple, détail amusant, d’avoir des cloches ! Il y en aura par la suite, des cloches, malheureusement, au sens propre et au sens figuré !

Face à l’opinion publique qui ne comprend pas ces faux moines, et à qui Matthieu de Paris doit expliquer que « Le monde leur tient lieu de cellule et l’océan de cloître ». Saint Thomas polémique, reconnaissons-le ! Car Jésus n’a pas fondé des monastères mais il a institué des apôtres. Et il ne craint pas d’expliquer dans la question 106 qu’il y a différents degrés dans l’amour et que ceux qui restent fourrés dans les jupes de leur Dieu, l’aiment peut-être moins que ceux qui acceptent de s’en éloigner un peu pour le servir en leurs contemporains. Dans l’enthousiasme de ma jeunesse, figurez-vous, j’avais choisi naïvement ce texte pour le faire-part de ma profession solennelle. Une prieure carmélite m’a écrit. « Notre vie aussi est difficile ! » Certainement. Mais nous ne faisons pas un concours à la plus grande difficulté. Si vous pensez qu’en vivant autrement vous seriez plus heureuse : changez !

Choix donc d’un ordre nouveau, choix de la vie apostolique dans l’itinérance et dans la pauvreté. Le Verbe s’est fait chair ! Et l’on sait comment ! Du même coup choix positif pour l’intelligence. Puisque la Vérité est sainte, l’intelligence est un lieu de sainteté ! C’est aussi simple que cela et c’est tellement important ! « En saint Thomas, le docteur est un saint, étant entendu que ce saint est saint parce qu’il est docteur et que ce docteur est docteur parce qu’il est saint ! » Merveilleuse unité, merveilleuse cohérence que l’on retrouve toujours chez lui, dans ce qu’il pense, ce qu’il enseigne et ce qu’il vit.

Ce qui ailleurs se trouve séparé, voire opposé, se trouve réconcilié chez lui, unifié, en synergie. S’il distingue, c’est pour unifier, s’il polémique c’est pour mieux réconcilier : il n’y a plus le corps d’un côté et l’âme à l’opposé mais un corps animé. Il n’y a plus l’action et la contemplation mais une vie qu’il appelle mixte, en laquelle l’expérience et la connaissance ne font plus qu’un. Je cite : « Par l’amour d’amitié, l’Ami est dans son ami, en ce qu’il fait siens les biens et les maux de son Ami. Aussi est-ce le propre des amis de vouloir les mêmes choses, de souffrir et de jouir des mêmes choses... De cette manière, l’Ami semble être dans son Ami et s’identifier avec lui. Inversement, l’Ami est dans l’Aimant, en ce que celui-ci veut et agit en vue de son Ami, qu’il tient pour un autre lui-même. »

Un homme ne peut pas aimer le Christ comme peut le faire une femme, amoureuse à sa façon. Mais il peut aimer la Sagesse et désirer l’épouser et s’émerveiller de sa logique comme de ses fantaisies. C’est peut-être pour ces raisons anthropologiques et pas seulement historiques, que l’Ordre des Prêcheurs est un ordre en trois dimensions, sœurs, frères et laïcs : moniales, et hommes d’action. Pour aimer l’ami rien de tel qu’être associé à ce qu’il fait, à ce qu’il ressent, à ce qu’il vit. « Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie ». Lui ressembler tellement, être ses porte-parole, ses lieutenants et ne plus faire qu’un, dans une même passion, une même humanité accomplie, un même Souffle, avec lui. « Qui vous accueille m’accueille, qui vous écoute, m’écoute, ainsi que Celui qui m’a envoyé ».

C’est bien l’amour qui permet de connaître, qui conduit à comprendre. Et il n’y a plus la grâce qui viendrait remplacer la nature ou la contrarier mais la grâce qui assume la nature et vient la perfectionner. Plus je suis chrétien et plus je suis appelé à devenir juste, généreux, artiste, intelligent. Plus je suis chrétien et plus je suis libre. Car il n’y a plus la loi d’un côté et ma liberté de l’autre, ni l’opposition entre le permis et le défendu, mais la conscience personnelle seule à même de me guider, devant laquelle je suis responsable, tout comme je suis responsable de l’affiner, de l’éclairer. C’est une théologie de l’intelligence, où plus je crois et plus j’ose me poser les questions, où plus je crois et plus j’ai soif de comprendre, de connaître, d’expérimenter, de vérifier. Saint Thomas met ainsi tout en question et nous ferions bien de l’imiter car si nos églises sont vides et nos sermons ennuyeux, c’est peut-être parce que nous n’osons pas aborder les questions vitales que se posent nos contemporains.

Pauvre Thomas ! Comme tous les grands maîtres, il connaît la kénose des disciples à l’intelligence limitée. L’ampleur de sa pensée et sa solidité attirent certains esprits faibles qui tentent de se l’accaparer et de la figer. Mais elle leur échappe et c’est eux qui sont renouvelés, devenant un peu plus intelligents ! Si vous en doutez, maître penseur pour maître penseur, comparez avec les sous produits de Marx, Freud ou Nietzsche et vous verrez ! « Ailleurs, c’est pire ! », disait notre bon frère Nicolas !

Car saint Thomas oblige à se poser des questions. Il interroge, comme un enfant. « Dieu existe-t-il ? Il semble bien que non ! etc. » C’est une théologie ruisselante d’intelligence et c’est une philosophie du bonheur ! Dieu est amour et il nous a faits pour être heureux. Et s’il y a des commandements, résumés dans le plus grand, le commandement de l’amour, c’est parce qu’en sortant de ton enfermement sur toi-même, en aimant tes frères, tu seras le plus heureux ! Je résume dans une formule à l’emporte pièce : « soyez des égoïstes, mais des égoïstes intelligents, devenus altruistes à force de comprendre qu’ils ne peuvent pas être heureux tout seuls ! »

La vie, la « vraie vie », c’est la vie de Dieu et cette vie est fondamentalement relationnelle. Car le Dieu des chrétiens est communauté et dans la Trinité, c’est la relation qui est constitutive de la personne. Nous, nous existons avant d’entrer en relation, avant d’aimer. En Dieu, ce qui est premier nous dit saint Thomas, c’est la relation. Nous sommes appelés à entrer dans l’échange qui est vie, en nous donnant et en nous recevant, en mourant et en ressuscitant, en plongeant dans le baptême pour émerger bien vivants !

On peut vraiment dire ici, à Toulouse, aux Jacobins, que saint Thomas est avec nous. Je viens parfois auprès de lui pour le prier, lui confier notre province, notre Ordre, notre mission. C’est un privilège de pouvoir, aussi matériellement, être reliés à lui. A Nairobi, je connais un cardinal qui lui porte une particulière dévotion. A Kigali, au Rwanda, ce soir cinq novices reçoivent l’habit. Partout dans le monde, bien au delà de la tribu dominicaine fort heureusement, c’est la fête et l’on prie pour rendre grâce. Prions avec tous et avec saint Thomas pour que nous soit donné, à nous aussi, d’être sel de la terre et lumière du monde. Non pas pour donner goût de sel ni pour aveugler à force d’être brillants, mais pour révéler la saveur des aliments, la beauté du monde, la grandeur de Dieu, pour mettre en lumière tout le potentiel des peuples des différents continents. Saint Thomas n’a pas été un moine, nous l’avons dit, mais plus encore il en a réalisé l’ambition, celle d’être « monos », unifié. Il a réconcilié en lui, autour de lui, ce qui n’aurait jamais dû être séparé, parce qu’il a su aimer et qu’il a su aimer avec toute sa force, tout son cœur, toute son intelligence, tout son esprit.

Saint Thomas est un modèle de synthèse, d’unification et pour moi tout se résume dans sa maxime que je vous invite à adopter : « Quantum potes, tantum aude ! » C’est seulement ainsi que chacun de nous réalisera sa vocation : « Ose autant que tu peux ! »




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 Saint Thomas, un homme unifié



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