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Parole et silence s’embrassent...

13 FÉVRIER 2000

 

En ligne depuis le dimanche 13 novembre 2005.
 
 

Lorsque le Seigneur révèle à son peuple que l’amour de Dieu est l’essence de la loi, avant même de donner cet amour de Dieu comme commandement, le Seigneur donne un ordre, qui est prologue à tout amour véritable de Dieu et de ses frères : « Écoute, Israël ... » (Dt 6,4) « Écoute » Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute tes forces, et alors tu aimeras Dieu de la même manière : garde ces paroles dans le silence de ton cœur. Ce proto-commandement est oublié des chrétiens et du monde : et pourtant il est le prototype de toute la loi, il est la porte étroite incontournable, qui seule donne accès à la loi de Dieu, au mystère de Dieu « enveloppé de silence aux siècles éternels » (Rm 16,25). En effet le chemin que nous ouvre le Christ, celui des apôtres, des témoins à sa suite, du malade guéri, du pécheur pardonné, passe par un lieu incontournable dans la vie spirituelle : le silence, dont il est le seul à en donner le sens, la lumière véritable . Non pas se taire pour se taire, mais se taire pour écouter, pour écouter celui qui s’est fait sans-voix avec les sans-voix (Is 53,7) : pour obéir, au sens étymologique ob-audire, écouter en dessous, comme un disciple aux pieds de son maître, « îles, faites silence pour m’écouter »(Is 41,1). Non le silence pour le silence, le silence de l’enfermement, du mutisme, du repli sur soi, mais le silence de celui qui garde toutes ces choses en son cœur, les médite, qui donne le temps au mystère rencontré, semé, de germer, de s’enraciner en lui, qui permet de discerner quand, comment et à qui il convient d’en rendre compte, d’en témoigner.

Aujourd’hui et de nombreuses autres fois dans l’Évangile, Jésus invite à se taire. Cet ordre s’adresse à ceux qui l’ont rencontré en son mystère dévoilé de Fils de Dieu, par sa puissance de guérison (Mc 1,44 ; 5,43 ; 7,3 ; 8,26), reconnu en une confession de Foi (Mc 8,30), manifesté en sa Transfiguration (Mc 9,9) . Car pour eux-mêmes et alors encore plus pour ceux à qui ils parleraient trop rapidement, trop tôt, il y aurait confusion en leur cœur dans la compréhension du mystère de la personne de Jésus : il est le Messie souffrant venant avec les armes de la charité seules libérer l’homme du joug le plus pesant qui soit, même s’il n’est pas reconnu, celui du péché. Il n’est pas un thaumaturge guérissant comme une fée, un messie libérateur avec les armes de ce monde, un roi puissant, qui ne connaîtrait pas l’abaissement jusqu’à l’extrême de la mort sur une croix. Le lépreux ne se taira pas, et Jésus ne put continuer sa mission dans la région (Mc 1,45). Pierre ne garda pas le silence après l’invitation de Jésus à ses apôtres à garder pour un temps ce secret messianique (Mc 8,32), et l’apôtre se fit reprendre par le Seigneur de manière plus que vive (Mc 8,33), car même s’il avait confesser dans une foi entière Jésus comme le Christ, le Messie, le Fils du Dieu vivant, il n’en avait pas encore saisi suffisamment la portée et les implications : de même nous, lorsque nous proclamons le credo, nous n’avons pas trop de toute notre vie pour avancer dans la compréhension de ce que nous proclamons dans la foi, chaque dimanche.

Cette invitation à ne pas parler tout de suite n’est pas là pour détourner ses disciples du chemin de témoignage : mais au contraire pour qu’ils y portent un fruit et un fruit qui demeure (Jn 15,16). « Il y a un temps pour se taire et un temps pour parler » (Qo 3,7) : il y a une heure pour se taire et une heure pour parler, un temps pour méditer et un temps pour témoigner : « mon heure n’est pas encore venue », dira Jésus (Jn 2,4) Il y a un temps pour écouter et un temps pour parler, un temps pour recevoir et un temps pour donner. C’est à ce temps que le Seigneur invite le lépreux, chacun de nous : temps du silence de la méditation, du recueillement, de l’écoute de la parole de Dieu, de l’exposition amoureuse à la lumière de sa présence, de la patiente fidélité de la germination profonde du mystère en nous, qui passe par l’enfouissement, la Passion, la mort à soi-même, jusqu’à la Résurrection qui éclaire toute choses dans le don de l’Esprit : ce lieu du silence, ce temps du silence que notre monde redoute tant, car il est celui de la Vérité de soi-même face à Dieu.

Ainsi, pour mieux comprendre cette mystérieuse et paradoxale invitation au silence sur le chemin du témoignage, contemplons Jésus lui-même, le témoin par excellence. Jésus, qui est le Verbe fait chair, s’est fait silence durant trente ans : puis il nous a parlé durant les trois années de sa vie publique, toujours rythmée de ces longs temps de silence, de cœur à cœur, de prière, de communion avec son Père, puis de nouveau, devant Pilate et les autres, il est entré dans le silence de l’amour qui se donne en plénitude, silence non d’une absence, mais d’une présence : présence réelle, « présence d’une présence » comme aimait à l’appeler Maurice Zundel, ultime parole de Dieu à l’homme en son Fils unique Jésus, sur la croix : parole silencieuse témoignant de la plénitude de l’amour du Père dans l’Esprit. Pâque silencieuse de la parole : le Verbe s’enfouissant dans le silence de l’amour qui se donne, libère la parole du témoin enfermé dans son péché. Si lui, Dieu en son Fils est demeuré dans le silence de l’humilité pour enraciner en son cœur divin la pauvreté de notre humanité, pour s’abaisser à sa hauteur, combien plus devons-nous apprendre à demeurer là où lui-même se tient parmi nous, pour enraciner en notre cœur humain la richesse infinie de sa divinité, pour en percevoir la profondeur.

Contemplons la vie des témoins, des saints, ils participent de ce mystère du Maître. Entre la conversion, l’illumination, la guérison sur le chemin de Damas et le cœur de son travail apostolique, Paul est resté près de 15 ans dans cette œuvre essentielle d’enracinement du Mystère de l’amour en son cœur avant de s’adresser à ses frères au nom du Seigneur, avec autorité reconnue. Après avoir reçu l’appel du Seigneur à la prédication dans la nuit blanche passée à ramener l’aubergiste de Toulouse à la plénitude de la foi, notre bienheureux père saint Dominique n’est-il pas resté 9 ans enfouis comme curé à Fanjeaux, faisant résonner en son cœur cette urgence de porter la Bonne Nouvelle, avant d’accomplir sa tâche au service de l’Église universelle, en fondant l’Ordre des Prêcheurs.

Le silence véritable est le lieu d’accueil et de germination dans l’ondée lumineuse et fécondante de l’Esprit, de la parole de Vérité en son mystère, que nous avons à transmettre. Car notre parole n’est pas créatrice de vérité, mais vecteur de la Vérité accueillie dans le silence de l’esprit qui se recueille : Thomas d’Aquin avait un sens aigu de cela, dans l’ascèse d’une contemplation écrite qu’il a laissée comme trésor à l’Église. La parole véritable vient d’un visage et conduit à un visage. Elle naît dans le silence de la méditation et conduit au silence de la communion. Le silence précède la parole véritable et en est son point d’orgue. Il appartient aussi à sa structure même : comme une musique sans silence serait inaudible, une parole sans silence entre les mots serait inintelligible. Le silence est une part constitutive essentielle de la substance de la parole même. C’est tout le déploiement du mystère du Verbe fait chair dans le silence de l’humilité à Nazareth, de la communion de longue nuit de prière tout au long de sa vie apostolique, du don par delà tout don sur la croix. Le silence de l’esprit est « l’humus » de la parole de vérité.

La prière quotidienne, fidèle, personnelle et communautaire, qui trouve sa source et son achèvement dans la prière de toute prière qu’est l’Eucharistie, en est le lieu de prédilection. N’est-ce pas l’un des sens de ce que Jésus dit au lépreux en lui demandant d’aller se présenter au prêtre (Mc 1,44) : va prier avant de parler, ton offrande silencieuse sera ton témoignage pour l’instant. Oui bienheureux ceux qui pensent avant de parler, ils éviteront bien des peines, et bienheureux ceux qui prient avant de penser, ils éviteront bien des erreurs. « Malheur à moi si je n’évangélise pas » (1 Co 9,16), à commencer par mon cœur dans le silence de l’esprit. Alors « si nous nous taisons, les pierres crieront » (Lc 19,40). Alors nous parlerons justement, à l’Heure due, car c’est l’Esprit qui parlera en nous (Mt 10,20). Comme Amour et Vérité se rencontrent (Ps 86,11), Parole et silence s’embrassent sur le chemin du témoin.




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 Parole et silence s’embrassent...



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