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Tombeau ouvert entre sépulcres blanchis !

VEILLÉE PASCALE

 

En ligne depuis le samedi 19 novembre 2005.
 
 

Que faites vous, mes amis, avec moi dans la nuit ? Nous rejoignons, par la foi, trois jeunes femmes essoufflées, le cœur battant, face à un tombeau ouvert.

L’ordre règne à Jérusalem. On peut marcher la nuit et sortir vers les tombeaux, les gens dorment d’un sommeil de plomb.

Chut ! Ron... Ron... Ron.. Ecoutez ! Ron... Pilate dort à poings fermés, ses petites mains propres et bien soignées, repliées sur sa conscience étouffée... Mme Pilate est contrariée. Son mari n’a pas suivi le songe qui disait l’innocence du proscrit (Mt 27,19). Ce prétendu gouverneur ne gouverne rien du tout : Il ne résiste pas à la moindre pression. Ron... Hérode dort, lui aussi ! Ron... Il rêve de ce prophète qu’il a fait décapiter, Jean le baptiseur, qu’il confond avec celui que l’on vient de crucifier (Mt 14,1) ! Ron... Après la liturgie de la Pâque, les grands prêtres sont épuisés. Ils dorment, tragiquement inconscients d’avoir joué tout cela en temps réel, mais à côté... à côté de leurs pompes... à côté de la plaque tombale ! Les disciples, eux, ne peuvent pas fermer l’œil. Ils ont trop mal et ils ne savent plus s’ils sont morts ou vivants.

Trois femmes sont debout, fierté du genre humain. Elles marchent dans la nuit pour honorer un cadavre, le corps de cet ami qu’elles ont tant admiré. Elles vont poser ces gestes immémoriaux qui marquent le respect de l’espèce humaine pour ses morts. Elles ont peur, ne savent pas comment rouler la pierre, ni ce qui peut arriver mais elles s’avancent au devant de l’événement. Nous aussi, nous approchons. Mais nous savons ! Comme Elie dans sa caverne, ce qui peut nous étonner, c’est le silence et cette inquiétante discrétion. Aucune explosion, tout juste une éclosion. Le tremblement de terre, le rideau déchiré, les tombeaux qui s’ouvraient et qui rendaient leurs morts, c’était avant, sur la croix, au point extrême, au point du non-retour : quand l’Amour se donnait, se perdait, s’avouait, en un tout dernier mot ! (Mc 15,38 ; Mt 27, 51). Ce soir, la naissance de Jésus d’entre les morts est tout aussi paisible que celle de Bethléem. On aimerait, nous autres, un feu d’artifice, un grand coup médiatique, un signe convaincant et décisif. De nos adversaires on attendrait au moins qu’ils prennent conscience et qu’ils aient honte ! Mais rien, ou presque : un étonnant calme plat. Aucune revanche, aucune vengeance, pas de représailles. L’amour est vainqueur et il n’est pas rancunier ! Il ne tire pas sur les ambulances, ne piétine pas les blessés, n’achève pas les moribonds ! Il y a là un respect très curieux du sommeil de Pilate, des hésitations d’Hérode, du décalage des grands prêtres et des jeux stériles des docteurs de la Loi. C’est leur affaire s’ils se prennent au sérieux ! Le pardon est offert gratuitement, en vrac et sans publicité : comprenne qui pourra ! Le reçoive qui voudra, en silencieuse contagion ! « Moi je vous dis : Aimez vos ennemis ! ». Qu’ils aient au moins le monde qu’ils ont choisi ! Leur histoire poursuit son cours, la nôtre aussi mais sur une autre voie, une croix nous a aiguillés ailleurs, radicalement. Dans la création du Père, il y a beaucoup de place et des rythmes variés. Personne n’est obligé de vivre à tombeau ouvert !

Magistrale leçon d’altérité, d’acceptation des différences et même du désaccord ! Comment Dieu pourrait-il créer, sans apprécier le différent, faire surgir du non-dieu, et une liberté qui puisse dérailler, presque inévitablement ? La création n’est pas monotone ni recto tono, écoutez les oiseaux et leur cacophonie, écoutez la chorale où c’est harmonisé ! Et il y a place pour tous, même pour les athées ! Avec une patience infinie et une brûlante passion, Dieu attend, des siècles, des siècles de siècles, que mûrisse le monde, que lève la vie, s’éveille la conscience, que l’on commence à parler et à partager, à pardonner, à devenir créateurs, re-créateurs, dieux enfin, comme Lui, avec Lui et en Lui, en vérité !

Cette nuit est la première nuit d’une nouvelle création, le commencement d’une nouvelle évolution, d’une nouvelle mutation en humanité-communauté ! Au lever du soleil, allez vous promener dans le jardin du monde neuf ! Regardez les arbres en pleine sève et les petits canetons du canal, tout frais sortis de l’œuf. Plus loin, sur les chemins de ceux que l’espoir a déçus, que l’amour a blessés, qu’une religion a trahis, glissez vous dans les conversations. Le Ressuscité vous y attend. C’est là qu’il passe, inaperçu mais bien actif : comme Jésus de son vivant, toujours incognito. On le reconnaît après coup, à sa façon de mettre le feu aux Ecritures, de se tenir debout sur le rivage, de partager le pain clandestinement, au restaurant. C’est bien son style à lui, d’ouvrir les yeux des gens et de les planter là pour les retrouver par hasard, en pleine campagne et leur poser des questions plus grandes qu’eux. C’est bien signé, cette façon d’ouvrir les oreilles et les cœurs, les mains desséchées et même les tombeaux. C’est bien son style, de redresser les paralysés, les têtes baissées, culpabilisées, de faire entendre un autre son de cloche à ceux que le langage officiel assourdit : « tu n’y entends rien ! Place aux spécialistes ! Le commun des mortels n’a pas voix au chapitre ! Sourd-muet tu resteras ! Il faut te résigner ! ». Jésus encourage les désirs les plus fous. A qui lui dit merci, il répond : « ta foi t’a sauvé ! ». C’est vraiment bien son style à lui de vivre à tombeau ouvert entre sépulcres blanchis ! (Mt 23, 1-32)

C’est parce qu’il vivait ainsi qu’il s’est fait tuer. C’est parce qu’il vivait ainsi qu’il est ressuscité ! C’est parce qu’il vivait déjà de vie donnée, à tombeau ouvert, que l’Evangile nous raconte sa vie pour nous parler de lui aujourd’hui : lui, le Ressuscité ! Mais où est-il au juste ? Quand, la surprise passée, on reconnaît Jésus, on voudrait le saisir, se jeter à son cou, lui faire un gros câlin ou l’abrazo latino-américain, mais il a disparu. Trop vivant ! A la fois comblant et frustrant. Il lui coûte certainement de dire non, mais il ne cède pas à la facilité, il veut encore mieux. Pas moyen de mettre la main sur lui, plus moyen de l’arrêter. Il nous attend plus loin. Il nous attend plus grands, solides et mûrs : pleinement conscients, là-bas, en Galilée, carrefour des cultures et des nations, en pleine mondialisation.

« Celui qui croit en moi, fera ce que je fais, et il fera encore mieux ! Parce que je vais vers le Père et que tout ce que vous me demanderez, je le ferai afin que le Père soit pleinement heureux et fier de ses enfants ! » (Jn 14, 14).




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