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Le voyeur et le contemplatif

4 novembre 2001

 

En ligne depuis le vendredi 16 décembre 2005.
 
 

Jésus est à la fin de sa vie publique. Après avoir annoncé pour la troisième fois sa Passion, il monte à Jérusalem (Lc 18,31-34). Chemin faisant, il va guérir un aveugle à l’entrée de Jéricho (Lc 18,35-43), et susciter la conversion radicale d’un publicain (Lc 19,1-10) : ceci, à chaque fois, malgré la foule avec ses préjugés, qui fait obstacle à ces deux rencontres (Lc 18,39 ; 19,3). Zachée est chef de publicains. Il a acheté sa place fort chère selon les lois fiscales de l’empire romain et il doit verser au trésor public une somme totale d’impôt qui lui est fixée. Sa tâche sera de se la faire rembourser par les citoyens de sa juridiction, et même alors de faire bénéfice important pour lui, par tous les moyens de pressions envisageables. Cela correspond sans doute à la question posée un jour à Jean-Baptiste sur la légalité de leur métier et qui donna cette réponse : « N’exigez rien au-delà de ce qui est fixé » (Lc 3,12-13). Ainsi, collaborant avec la structure civile de l’occupant romain, et pressurisant fiscalement beaucoup de ses concitoyens, le publicain était considéré comme un pécheur public. Chez Luc leurs noms sont souvent associés : « Les publicains et les pécheurs s’approchaient de Jésus pour l’entendre » (Lc 5,30 ; 15,1 ; 18,13). Chez Matthieu, ils le sont avec les prostituées : « Les publicains et les prostituées arrivent avant vous au Royaume de Dieu » (Mt 21,31). Il est presque un excommunié, c’est-à-dire considéré comme étant en dehors de la lignée spirituelle d’Abraham (Lc 19,9). Tout semble donner raison à la rumeur publique qui le rejette et le considère comme irrécupérable, de la caste spirituelle des intouchables : un tel homme était infréquentable.

Zachée, de son côté, avait-il appris par la rumeur cette guérison toute récente d’un aveugle près de chez lui, et voulait-il connaître un peu plus l’auteur de ce fait divers étonnant. La motivation intérieure, de la curiosité, n’était peut-être pas très noble, comme les premières raisons très terre à terre du retour du fils prodigue (Lc 15,17). Il monte sur un sycomore, car il est petit, pour y être aussi mieux caché par les feuilles, de la foule méprisante à son égard qui occupe ce jour le bord du chemin : pour voir sans être vu. Mais, nous dit Ambroise de Milan, il y est comme les prémices des fruits du salut : arbre de vie ne donnant plus des fruits mais des hommes sauvés, comme les disciples pêcheurs de poissons devenant pêcheurs d’hommes dans la grâce du salut (Mt 4,19). Zachée n’est pas comme Nathanaël, cherchant Dieu sous l’arbre de la loi (Jn 1,48), mais il est prêt à aller plus haut, plus loin que la loi : « va, vend tous tes biens, donne-les au pauvre, fais justice, puis viens et suis-moi, sois disciple de la charité » (Lc 18,22 ; 19,8).

Jésus ne regarde pas à l’extérieur, à l’apparence, mais au cœur (1 Sm 16,7), lui qui sonde les reins (Jr 17,10). Ses pensées ne sont pas celles des hommes, ses voies ne sont pas nos voies (Is 55,8-9 ; Mt 16,23), son regard n’est pas notre regard. Il ferme les yeux sur les péchés des hommes pour qu’ils se convertissent (Sg 11,23). Il ne les enferme pas dans un jugement définitif, qui condamne. Jésus voit Zachée, le pécheur, le publicain, comme la foule : mais il contemple en lui le converti. Jésus voit Simon, le pécheur de Tibériade, il contemple en lui, Pierre, le pasteur de l’Église ; il voit Marie-Madeleine, prostituée et pécheresse, il contemple en elle, le premier témoin de la Résurrection ; il voit le jeune homme riche, il contemple, il regarde avec amour, en lui le disciple du Royaume. Il voit le voleur sur la croix, il contemple en lui le premier résidant du paradis ; il voit Saül, persécuteur des chrétiens, il contemple en lui, Paul, l’apôtre des nations. Il voit chacun de nous pécheur, il contemple en nous l’appelé à la sainteté.

Le voyeur a un regard qui enferme, qui condamne, qui traque l’autre dans l’impasse de son péché, de sa contradiction avec lui-même. Le contemplatif a un regard qui voit loin, profond, plus haut, plus large : un regard d’amour qui appelle à la lumière, à la vérité, au pardon, à la liberté, à la vie, qui rejoint et réveille l’espérance qui gît enfouie sous les strates intérieures de nos errances, de nos péchés. Un regard non d’en-haut, qui écrase, mais d’en-bas qui élève, comme au dernier soir, à genoux devant ses disciples pour leur laver les pieds (Jn 13,1-17).

Alors Zachée accueille Jésus chez lui avec joie, laissant sur le pas de sa porte, des oreilles de son cœur, tous les murmures accablants à son sujet : il avoue sa faute, promet de réparer l’injustice commise et ses dommages, et s’engage sur le chemin de la charité.

Amour et Vérité s’embrassent (Ps 84,11) dans le cœur du pécheur pardonné. Mais pour cela, dans l’ordre de leur manifestation, l’amour précède, suscite la vérité, et lui succède : « c’est parce qu’il a devant les yeux l’amour du Seigneur, que le pécheur va marcher dans la vérité (Ps. 26,3) ». Pour l’enfant prodigue, le père commence par l’embrasser, puis vient l’aveu, puis la célébration des retrouvailles (Lc 15,20-24) : de même ici, un regard d’amour qui invite à la vérité par une hospitalité mendiée, suscitant un accueil joyeux et conduisant à une véritable repentance et à une magnanime charité.

Saint Augustin s’étonne que le bon larron ait reconnu Jésus sur la croix, et pas l’autre. Et il l’interroge : « Entre deux brigandages aurais-tu lu les Écritures ? » Et l’homme de lui répondre : « Non, mais dans son regard j’ai tout compris » Il me semble que l’une des clefs de la conversion de Zachée se situe dans ce regard indicible de Jésus, dans lequel il a tout compris de la justice et de l’amour, l’invitant à l’accueillir chez lui, où la vérité reconnue vaut plus que l’indignité proclamée qui nous empêcherait de rencontrer le Sauveur. Le Seigneur a levé son regard sur le misérable pécheur que je suis : toutes les générations me diront bienheureux.

Heureux qui croise sur son chemin un tel regard et le réfléchit sur ses frères : sa vie et celle de ses frères en sera transfigurée. Heureux celui qui est visité par le Seigneur, comme Abraham au chêne de Mambré (Gn 18,1-5) ou Zachée au sycomore de Jéricho. Heureux celui qui reçoit Jésus avec joie et en vérité chez lui, comme Zachée ou les disciples d’Emmaüs (Lc 24,28-32), car s’Il s’invite chez nous, s’Il vient nous visiter - « Voici, je me tiens à la porte et je frappe : si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui, et lui près de moi » (Ap. 3,20) - c’est pour nous inviter chez Lui : « Heureux les invités au festin des noces de l’Agneau » (Ap. 19,9). Le lieu des noces, c’est là où se tient l’Époux : en ce jour, la maison, le cœur de Zachée, en chacun, par cette eucharistie. Le cœur du pécheur converti est demeure plus belle pour Dieu que le Temple de Salomon ou que la plus belle cathédrale, car il est appelé à devenir le réceptacle vivant de la présence de Dieu, de l’Ineffable. Ce que saint Jean de la Croix dit de la splendeur des paysages de la création, l’est du cœur d’un pécheur converti (Lc 15,7,10). Le Christ est passé par le chemin de notre humanité, du cœur du pécheur pardonné. Y posant son regard, il y a laissé la trace de sa beauté éternelle qui appelle à la vie : en son Église, dans l’Esprit, la grâce du sacrement du pardon à accueillir sans tarder, dans l’aujourd’hui de Dieu.




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 Le voyeur et le contemplatif



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