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Par delà le brouillard, la communion de Tous les Saints

En ligne depuis le dimanche 18 décembre 2005.
 
 

Le brouillard. Quoi de plus redoutable que le brouillard ! Tous les montagnards me comprendront. L’obscurité d’une nuit limpide et étoilée n’a jamais empêché la progression vers les sommets. Une lampe frontale, une bonne carte, un regard vif au clair de lune pour discerner crêtes et vallées : voilà qui suffit pour avancer avec assurance. Mais le brouillard ! Rien de pire pour tout gâter. Non seulement, il cache le but à atteindre, mais il dérobe tous les repères immédiats, et jusqu’au sens même l’orientation. Il nous coupe de nos plus proches compagnons ; il nous isole ; il nous égare.

Or, notre pèlerinage sur la terre est comme une longue ascension nocturne. Le soleil ne brille pas, certes, mais le Seigneur a pourvu à tout. Sa Parole ne cesse d’éclairer exactement notre chemin ; les sacrements de la foi fortifient nos pas jour après jour ; loin de marcher seuls, nous sommes entourés, accompagnés, précédés. Pour cette ascension, les Saints du ciel nous sont particulièrement précieux : non seulement, déjà parvenus au sommet, ils brillent pour nous comme autant de balises sur lesquelles fixer nos regards, mais surtout, d’en haut, ils ne cessent de nous tendre de solides cordes pour nous tirer vers eux.

Mais voilà que survient le brouillard ! Non pas la nuée sainte et lumineuse qui descend des hauteurs. Mais l’épais brouillard qui monte des profondeurs de la terre, des profondeurs de la mort et du péché. Il vient brouiller nos repères, et nous couper de nos guides. Un trésor est bien là, sur nos têtes, tout près de nous, mais nous ne le voyons plus. Ce trésor, c’est la communion des saints. Mais le brouillard nous empêche de nous appuyer sur elle. Certes, il y a péchés plus graves, à commencer par le refus radical de se mettre en route, le refus de la grâce miséricordieuse par laquelle le Seigneur nous lance sur le chemin, le péché contre le Saint Esprit. Mais le brouillard, notre brouillard, est un péché de médiocrité, un péché de suffisance. Des amis sont là, tout près de nous, et nous n’en voulons pas, nous les négligeons, nous ne regardons pas le don que Dieu nous fait en ses Saints.

Voilà bien pourquoi l’Église de la terre célèbre aujourd’hui la solennité de Tous les Saints. Cette fête est pour nous comme un puissant coup de vent liturgique par lequel le Seigneur dissipe notre brouillard et refait briller sur nos têtes la splendeur de ses Saints.

Dans notre longue ascension nocturne d’ici-bas, ai-je dit, les saints sont d’abord pour nous comme des lumières qui brillent au sommet. D’en haut, ils nous indiquent le but à atteindre. Or, cet objectif que nous avons tant de mal à fixer, et que les saints nous rappellent, c’est la béatitude, c’est la vocation au bonheur total, à la joie divine et éternelle. C’est elle qui nous met en route. Si nous gravissons ce chemin escarpé, c’est parce que vibre en nous le désir de cette plénitude. En chemin, pourtant nous craignons de regarder en face cette vocation ; nous baissons les yeux et le brouillard nous envahit. Pourquoi cette peur ? D’abord, - comment nous le cacher, - parce que, à cette béatitude encore si lointaine, nous préférons concrètement les petits bonheurs de la terre, les joies passagères mais à portée immédiate. Nous musardons en chemin. Le vrai bonheur nous attire, certes, mais il nous lasse pas sa hauteur. Nous le perdons si souvent de vue !

Il y a aussi ce vieux malentendu entre la recherche du bonheur et une fausse conception de la vie chrétienne. Comme une hésitation à désirer vraiment le bonheur. Comme si le chrétien devait chercher toute sa perfection dans les mortifications, dans les sacrifices, dans la destruction de soi ; comme s’il devait éteindre en lui le désir du bonheur, le sacrifier sur l’autel de la pénitence absolue. A la limite, la recherche du bonheur nous semble douteuse, païenne, égoïste. Grave erreur ! Certes, le chrétien est appelé à aimer Dieu et son prochain sans limite, jusqu’à la mort. Mais cet amour de Dieu et du prochain est porté en nous par un intense désir de plénitude ! Car la grâce de la vie nouvelle que Dieu a déposée en nous, cette grâce qui nous a mis en route, consiste d’abord et avant tout en l’espérance de la vie totale, parfaite et éternelle. Notre foi repose bel et bien sur le désir de notre plénitude, de notre plein épanouissement en Dieu !

Autre tromperie brumeuse, enfin, le brouillard nous présente cette béatitude comme réservée au Ciel, étrangère au chemin, absolument éloignée de nous. Et nous voilà comme devant un abîme vertigineux qui séparerait notre ascension du bonheur final. Or, Jésus nous le dit, et les saints nous le répètent : cette béatitude, ce bonheur parfait dans le Seigneur, c’est dès ici-bas qu’il commence. Ecoutons bien les béatitudes que Jésus vient de nous proclamer. Certes, les six béatitude centrales promettent le bonheur au futur, pour l’arrivée au sommet, pour plus tard : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ; heureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés... Mais les deux béatitudes extrêmes, la première et la dernière, proclament une béatitude pour maintenant, dès ici-bas, pour le Royaume de Dieu déjà commencé et dans lequel nous avons été introduit par la foi : Heureux les pauvres de cœur, car le Royaume de Dieu est à eux... Heureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car le Royaume de Dieu est à eux. Et Jésus de poursuivre en unissant le présent et le futur, la terre et le ciel, l’ascension et le sommet en une unique béatitude : Réjouissez-vous et soyez dans l’allégresse, car votre salaire est grand dans les cieux. C’est dans les cieux que le salaire sera parfait ; mais c’est dès maintenant que la joie se dilate en nos cœurs, que l’espérance de la béatitude transfigure nos épreuves et nos inquiétudes.

C’est en regardant les saints que nous entrons dans le secret de cette joie chrétienne, de cette joie que, dès maintenant, nul ne peut plus nous ravir (Jn 16, 22), dans cette joie qui est le secret le plus profond des disciples de Jésus. Si l’Évangile, aujourd’hui, semble fondre sous les feux mondains comme les glaciers pyrénéens sous le réchauffement climatique, n’est-ce pas, pour une part, parce que cette joie fondamentale des chrétiens ne transparaît pas suffisamment, parce que la joie de la sainteté reste cachée sous le brouillard de nos peurs ?

Si les saints éclairent notre ascension obscure du rayonnement de la joie parfaite, ils exercent pour nous une autre fonction, encore plus précieuse. Non seulement, ils nous montrent le sommet, mais ils nous aident très concrètement en notre ascension par les cordes qu’ils nous envoient sans cesse, pour nous aider à franchir les mauvais pas. Ces cordes ne sont pas autre chose que leur prière incessante. Quelle est cette prière et d’où vient sa force irrésistible ? Ecoutons le voyant de l’Apocalypse décrivant ainsi la foule des saints du Ciel : Ils se tiennent devant le trône de Dieu et lui rendent un culte jour et nuit dans son sanctuaire (Ap 7, 15). Quel est ce culte ? C’est l’offrande incessante que les saints font à Dieu de la plénitude de joie qui est maintenant la leur.

En vérité, seul Jésus a été capable de gravir jusqu’en haut la montagne de l’amour ; lui seul a été capable d’offrir à Dieu le sacrifice parfait, le sacrifice d’une nature humaine entièrement brûlée par l’amour de Dieu et du prochain. Une fois ressuscité et exalté dans la gloire, Jésus attire à son Père tous les hommes, par sa grâce. C’est par la force de cette grâce de Jésus répandu dans leur cœur que les saints ont pu gravir à leur tour la montagne, qu’ils ont pu offrir à Dieu, par Jésus, avec Lui et en Lui, le sacrifice de leur pauvreté, le sacrifice de leur faim et de leur soif, de leurs pleurs, de leurs désirs, de leurs souffrances. Telle a été la grande épreuve qu’ils ont traversée, lavant leur robe dans le sang de l’Agneau, dans le sang de Jésus, le seul guide. Et maintenant que l’épreuve est pour eux terminée, ils continuent de s’offrir au Père par Jésus, avec Lui et en Lui. Ce n’est plus leurs misères qu’ils lui offrent, mais leur joie éternelle. Ils participent désormais à ce culte glorieux par lequel Jésus continue, inlassablement, d’attirer tous les hommes à son Père. Et c’est cette prière des saints, tout entière portée par la grâce de Jésus, qui vient rejoindre chacun d’entre nous.

Malheureux homme qui croirait pouvoir se passer d’un tel soutien ! Malheureux homme qui voudrait s’enfermer dans le brouillard de sa solitude, de sa suffisance, de son orgueil ! Comme si aucun homme pouvait parvenir au sommet en solitaire, par ses seules forces. Avez-vous bien entendu à qui est promise la béatitude ? Non pas aux héros de l’endurance et des prouesses, non pas aux costauds, aux habiles, aux puissants, aux intelligents ; mais à ceux qui n’ont rien et qui ne sont rien : bienheureux les pauvres, à qui la vie a si peu donné ; bienheureux les doux, doux par résignation, car ils n’ont pas la force de se battre ; bienheureux ceux qui pleurent, car accablés par les fardeaux de la vie ; bienheureux ceux qui ont soif de justice, car écrasés par l’injustice.

Si tous ces pauvres sont bienheureux maintenant dans le ciel, s’ils l’ont même été dès le temps de leur ascension, c’est qu’ils ont su accueillir les milles liens de la grâce, les mille secours de la communion des Saints. Ils ne sont pas restés seuls. Ils ont aimé la sainteté, non pas comme un exploit héroïque, mais comme une communion dans la grâce et la miséricorde du Seigneur. Ils se sont abandonnés à la communion de tous les Saints, pour mieux plonger leur robe dans le sang de l’Agneau.

Alors, vous l’avez compris, le grand ennemi des montagnards de l’amour, c’est le brouillard, l’enfermement, l’isolement, le repli sur soi. Solitude face au silence intérieur, face aux épreuves, face à la désespérance ; solitude face au prochain qui m’inquiète, face au prochain qui ne m’intéresse pas ou ne s’intéresse pas à moi ; solitude face à Dieu, face à un Dieu caché, lointain, trop haut. Voilà tout ce que me fait croire ce brouillard aveuglant qui monte de mon cœur.

Or, en ce jour, l’Église tout entière, celle de la terre unie à celle du ciel en une même célébration, nous rappelle que notre vie, dans le Seigneur, est mystère de communion. Cette communion se déploie ici même, devant nous, au dessus de nous, autour de nous. Laissons l’Esprit Saint ouvrir nos yeux, dissiper le brouillard. Alors, dès maintenant, nous pourrons chanter avec tous les saints, et nous allons chanter avec eux, le cantique de l’Agneau, l’éternelle louange du Dieu trois fois saint.




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