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Le clair-obscur de la Joie pascale

Vigile Pascale 2007

 

En ligne depuis le samedi 28 avril 2007.
 
 

Si la beauté et l’allégresse de cette nuit très sainte vous ont aidé à vaincre la somnolence, avez-vous été sensibles, frères et sœurs, à ce décalage surprenant, à ce contraste entre une liturgie somptueuse, exultante de joie, et la sobriété de l’Evangile que je viens de proclamer ? Une véritable douche froide. Comme si l’Evangile tombait mal à propos. Le chant de l’Alleluia, qui résonne au cœur de cette nuit comme notre cri de délivrance, exprime le comble de la joie pascale. Or à cet Alléluia jubilant, a succédé un récit déroutant, décevant, un récit qui pour, le moins, ne respire pas la joie. Non seulement on ne nous a pas raconté la résurrection de Jésus. Mais nous n’avons même pas vu Jésus. Il n’est apparu ni aux saintes femmes venues au tombeau à la pointe de l’aurore, ni à Pierre qu’elles avaient été alerter et qui n’a rien vu lui non plus, sinon les bandelettes. Du coup, parce qu’ils n’ont eux-mêmes rien vu, et qu’ils comprennent encore moins, ni les Saintes femmes ni Pierre ne sont habités par la moindre joie. Ils sont plutôt saisis de peur, étonnés, décontenancés. Pourquoi donc notre Evangile, en cette nuit très sainte, n’est-il pas plus joyeux, plus jubilant ? Pourquoi donc l’événement le plus décisif de toute l’histoire humaine nous est-il rapporté en des termes si dépouillés, si déconcertants, si moroses ?

Frères et sœurs, dans ce contraste entre la jubilation de la liturgie et l’obscure récit évangélique, réside comme en creux le mystère même de notre vie chrétienne, le mystère de la vie nouvelle que nous menons dans le Christ ressuscité, par sa grâce, le mystère d’une vie totalement nouvelle qui nous introduit déjà dans la vie éternelle, sans pourtant changer grand chose, en apparence, à notre vie ancienne. Mystère d’une renaissance à l’intérieur même de notre vieille humanité. Mystère d’une renaissance qui ne passe plus la mise à mort sacrificielle de notre humanité, puisque c’est dans l’immolation de Jésus que la puissance du péché a été détruite, une fois pour toute, mais par notre transformation intérieure, par notre transformation patiente et progressive, œuvre de la grâce même de Jésus ressuscité.

Revenons à notre récit évangélique. Si la résurrection de Jésus ne nous est pas racontée, c’est qu’elle ne peut pas l’être. Et pourquoi ne peut-elle pas être racontée ? Parce que cet événement immense, l’événement le plus réel de toute l’histoire humaine, dépasse infiniment les limites du temps et de l’espace. Par sa résurrection, l’humanité de Jésus pénètre dans le monde divin et éternel. Désormais, cette humanité divinisée de Jésus échappe absolument à nos cadres de perception, non seulement à nos sens mais à toutes nos formes de représentation. Le monde de Dieu, la vie de Dieu nous resteront impossibles à saisir tant que nous serons sur terre. C’est pourquoi nul n’a pu voir la résurrection. D’ailleurs, nul n’a vraiment vu le Ressuscité. Certes, le Ressuscité a fini par se laisser voir à quelques uns. Mais pour cela, il a fallu qu’il se fasse reconnaître, qu’il se rende visible. A preuve, Madeleine, dans le jardin, un peu plus tard, ne le reconnut pas. Elle croyait que c’était le jardinier, alors même que l’ange lui avait pourtant déjà annoncé la résurrection de Jésus. Et si Jésus s’est laissé voir à ces quelques témoins, Il ne leur a pas du tout fait voir le mystère même de sa résurrection. Il a seulement voulu leur donner un signe de cette résurrection, un signe qui les aideraient eux-mêmes à croire, puis aideraient leurs frères et sœurs à croire à leur tour, à entrer eux aussi dans le mystère de la foi sans lequel nul ne peut entrer dans cette vie nouvelle.

A la vérité, Jésus n’est pas ressuscité pour que nous le voyions ici-bas, mais pour que nous croyions en lui ; pour que nous nous unissions à Lui par la foi, par l’abandon à sa Parole, non par le toucher ou par un quelconque moyens qui nous le ferait saisir, alors que c’est Lui qui nous appelle, qui nous saisit et nous relève. Notre manière de nous laisser unir à sa résurrection, de devenir participant de sa vie nouvelle, ce n’est pas de le voir, de le saisir par nos sens, de nous l’approprier, de le réduire à notre mesure, mais seulement de croire en lui, d’accueillir en nous, dans la fragilité même de nos moyens, le message inouïe de sa victoire définitive sur la mort, le message inouïe de cette vie nouvelle qu’Il a conquise pour nous. Le mystère de la résurrection, le mystère de vie nouvelle n’est aucunement réductible à notre mesure. Il nous fait au contraire entrer déjà dans la mesure de Dieu, mesure qui est de n’avoir aucune mesure humaine, amour surpassant toute connaissance, don gratuit d’une vie éternelle et infinie à laquelle nous sommes invités à déjà participer.

Nous comprenons alors le sens de la parole un peu raide et brutale que l’ange vient de dire au Sainte Femme : Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant ? Madeleine cherchait Jésus de tout son cœur de femme, de son cœur d’amie, de disciple, de pècheresse pardonnée. Elle aimait Jésus comme une femme sait aimer, du mieux qu’une femme sache aimer, - de tout son élan religieux le plus profond, le plus pur, le plus reconnaissant. Et pourtant, elle ne cherchait pas le Vivant, le Ressuscité. Elle cherchait un mort qui n’existe plus, un mort qui d’ailleurs n’a jamais existé. Car, malgré l’intensité de son désir, de sa ferveur religieuse, elle n’avait pas encore saisi la vérité de Jésus, ou plutôt, elle ne s’était pas encore laissée saisir par la plénitude de vérité que représente Jésus. Elle avait suivi un homme fascinant, mais elle n’avait pas encore reconnu Dieu lui-même venu nous sauver en notre chair. Elle était bien à notre image, habités que nous sommes par des désirs profonds, des désirs généreux, des désirs purs, mais désirs toujours trop humains, trop limités tant qu’ils n’ont pas été rénovés, bouleversés de l’intérieur par la radicale nouveauté de la vie du Ressuscité. C’est précisément pour bouleverser, pour convertir son désir le plus profond, que l’ange, en ce petit matin, vient proposer à Marie Madeleine le chemin de la foi. Non le chemin de la vision, de la saisie, de l’appropriation, selon un désir seulement humain, mais le chemin de l’entrée dans un monde nouveau, dans le monde de Dieu, dans son Royaume déjà inauguré en chacun de ceux qui acceptent de croire en Jésus ressuscité, qui acceptent de laisser son Royaume pénétrer dans leurs cœurs pour les renouveler de l’intérieur. Croire, c’est passer de la recherche, fût-ce du meilleur, à l’accueil d’un don infini, d’un don inimaginable, du don de la vie même de Dieu.

A la vérité, si Jésus est ressuscité, ce n’est pas pour nous entretenir dans cette vie limitée qui est nôtre actuellement, à notre mesure, c’est pour nous introduire déjà, mystérieusement, dans une vie nouvelle. Il ne vient pas arranger notre ancien genre de vie, comme pour dépanner nos besoins et nos attentes seulement humaine. Il vient mystérieusement déposer en nous un principe de vie nouvelle, un désir nouveau, tel qu’il n’aurait jamais pu en monter naturellement dans nos cœurs, le désir d’un amour total et parfait, le désir de la communion intime avec Dieu, en Dieu. Vie mystérieuse, dis-je, au sens fort de ce mot mystère, c’est-à-dire à la fois réelle, très réelle, la plus réelle qui soit, et en même temps, une vie cachée, secrète, toute intérieure. Non à la manière d’un miracle qui bouleverserait l’ordre ordinaire de notre vie et de notre nature, mais à la manière d’un germe qui introduit une vie nouvelle à l’intérieur même de nos personnes, au plus intime de nous-mêmes. Tel est, frère et sœur, le sens précis du clair-obscur de notre liturgie de cette sainte nuit, clair obscur de toute notre vie de croyant, de toute notre vie de disciple du Ressuscité habités par sa grâce. Une clarté infinie nous illumine, intérieurement, celle de la Bonne nouvelle de cette vie nouvelle, celle de l’Alleluia pascal en lequel nous proclamons avec pleine assurance et totale certitude la vie éternelle déjà déposée en nous par la grâce du Ressuscité. Mais cette clarté infinie reste une clarté nocturne, que nous vivons sous le régime de la foi, sous le régime d’un combat à mener avec les armes de lumière à l’intérieur de nous-même contre toutes les ténèbres qui obscurcissent encore nos cœurs et blessent nos corps. C’est une lumière dans la nuit. Une lumière indéfectible, plus lumineuse que toute autre lumière, mais une lumière encore environnée de ténèbres.

Avec son merveilleux symbolisme, la liturgie de notre sainte Nuit pascale, la plus sainte et la plus totale de toutes les liturgies, nous fait admirablement expérimenter ce clair-obscur. Nous célébrons la Résurrection non sous le mode de la vision, mais sous le mode de la foi. C’est au cœur de la nuit que le feu a jailli, déchirant les ténèbres de toute la force irrésistible mais insaisissable de la Résurrection. C’est dans une église toute sombre, image d’une humanité allant toute entière vers sa mort, qu’est entrée la Lumière du Christ et que, à mesure que nous confessions sa résurrection, nous avons accueilli et partagé sa lumière. C’est l’image même de l’Eglise du Christ répandu à travers tous les temps et tous les lieux, que cette multitude de cierges brillants dans la nuit, cierges fragiles, mais qui brillent de la lumière même de Dieu, capables de résister à toute les ténèbres qui continuent de l’entourer, de la blesser, de l’agresser.

Nous célébrons la Résurrection non sous le mode d’un chemin pleinement achevé, d’un repos pleinement possédé, mais sous le mode d’une Pâque, d’un passage, sous le mode d’un pèlerinage se déployant à travers les années de nos vies et les siècles de notre histoire. Tel est le sens des longues lectures que nous avons entendu, qui nous ont rappelé, à travers la figure de l’ancienne alliance, le mystère même d’une Eglise pérégrine, le mystère d’une vie chrétienne que nous menons à travers ombres et lumières, à travers épreuves et réjouissances. Tout est déjà accompli, car plus rien ne pourra arracher l’Eglise de la main de son Epoux ressuscité, mais tant de chemin reste à faire pour que chacun des fils d’Adam puisse laisser se réaliser en lui le dessein de Dieu. Nous célébrons la résurrection non sous le mode d’une vie divine pleinement réalisée en nous, en toute maturité, mais sous le mode d’un germe, d’un principe vital, d’une source. Tel est le symbolisme si réaliste de l’eau baptismale. Cette eau en laquelle nous avons été plongés avec le Christ, abondamment aspergés en Lui pour renaitre en Lui ; cette eau qui féconde désormais l’Eglise comme un fleuve de vie ; cette eau qui s’écoule en nos cœurs comme une source jaillissant en vie éternelle.

Nous célébrons enfin et surtout la Résurrection non sous le mode d’une fête humaine, factice, excessive et éphémère, mais sous le mode d’un repas de route, d’une Pâque eucharistique qui nous fortifie pour la route, qui renouvelle nos forces, qui avive en nous la joie des Enfants de Dieu, la joie des frères et sœurs de Jésus. Telle est la vérité ultime du sacrifice eucharistique que nous allons célébrer de la manière la plus solennelle de l’année. Chaque eucharistie nous introduit au cœur de cette communion d’amour par laquelle Dieu nous associe déjà à sa propre vie, mais l’eucharistie de cette sainte nuit manifeste plus que toute autre le réalisme de ce clair-obscur de la liturgie de l’Eglise, anticipation du festin des noces, anticipation joyeuse et impatiente à la fois, communion intime en même temps que cachée au plus précieux des dons de Dieu, sa propre vie, éternelle et bienheureuse.

Alors, frères et sœurs, en cette nuit très sainte, rien ne nous fait oublier que la route est longue, difficile, sinueuse, semée d’embûches et de souffrances, de plaisirs partiels et trompeurs, d’injustices qui semblent prospérer et d’erreurs qui triomphent dans les esprits. Rien ne nous fait oublier l’obscurité qui nous entoure, ni l’âpreté du combat de cette vie, et plus que tout l’exigeante âpreté du combat de la vie chrétienne. Et pourtant, le secret intime de cette nuit, celui que je souhaite le plus profondément partager avec vous, c’est celui de la joie chrétienne, celui de l’authentique joie pascale. Il s’agit de la joie la plus complète et totale qui se puisse imaginer dans le cœur humain, car signée en nous du propre sang de l’Agneau vainqueur, une joie infinie en intensité, et donc irrépressible. Et en même temps, une joie qui n’en est qu’à ses débuts, une joie inchoative, une joie encore imparfaite en son extension, une joie modeste et humble, une joie pure et intérieure, marquée de cette sobriété si caractéristique de la vie chrétienne, une joie vraiment libre, une joie qui ne se manifeste jamais si bien que dans l’amour partagé, dans une prière persévérante, dans le souci des plus pauvres, bref dans le don de soi. Car finalement, c’est bien dans ce don de nous-mêmes, et nul par ailleurs, qu’éclate avec le plus de lumière, de beauté et de vérité la vie divine du Ressuscité répandue en nos cœurs.




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 Le clair-obscur de la Joie pascale



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