Accueil
Présentation Avent Noël Ordinaire Carême Pâques Sanctoral Divers        


Accueil >> Sanctoral >> Saints dominicains >>   Saint Thomas : la vérité est sanctifiante

TOP 5 :

textes  les plus lus :
 
par fr. HF Rovarino o.p.
La Mère de Dieu a quelque chose à nous dire
8537 visites

par fr. R Bergeret o.p.
Au désert, je parlerai à ton cœur
7599 visites

par fr. R Bergeret o.p.
Dieu nous fait le cadeau de sa présence
7497 visites

par fr. ST Bonino o.p.
Notre attente : la vie éternelle
6800 visites

par fr. BM Simon o.p.
Le jeune homme riche
6447 visites

Saint Thomas : la vérité est sanctifiante

le 28 Janvier 2008, aux Jacobins (Toulouse)

 

En ligne depuis le vendredi 23 mai 2008.
 
 

« Sanctifie les dans la Vérité ». Cette formule de l’évangile de S. Jean semble vouée à résumer la vie et l’œuvre de Fr. Thomas. Elle traduit même assez bien la conception que S. Thomas se faisait lui-même de la sainteté. Car la vérité sanctifie. C’est justement ce que ne peuvent admettre nombre de nos contemporains. Pour eux, l’invocation de La Vérité produit des fanatiques bien plutôt que des saints ! Tout au plus nos contemporains accorderont-ils que la religion puisse être une éventuelle "pourvoyeuse de sens", pour qui daigne, du moins, s’y intéresser. Du sens on en réclame, mais de la vérité, on n’en veut pas, car si le sens se propose, la vérité, elle, s’impose. Quant à la sainteté, ne réside-t-elle pas dans l’amour plutôt que dans la connaissance ; dans le souci d’autrui, bien plutôt que dans la recherche personnelle de la vérité ? Que la sainteté et la perfection de l’homme exigent l’amour est pour fr. Thomas l’évidence même. Seulement, préciserait fr. Thomas, l’amour véritable procède de la connaissance du vrai, sans quoi il ne sera que projection illusoire ou déferlement d’une générosité aveugle. Mais pour S. Thomas, il y a plus encore : l’homme est fait pour la vérité, comme l’arbre est fait pour porter du fruit. 1° L’homme est fait pour connaître la Vérité, en cela réside sa dignité. 2° Au ciel, l’homme contemplera la Vérité divine face à face, en cela consistera son bonheur éternel. 3° En ce monde, la foi en la Vérité de l’évangile est la voie vers la vie éternelle.

1° L’homme est fait pour connaître la Vérité, Il est des êtres qui ne sont que ce qu’ils sont : la pierre n’est qu’une pierre et rien d’autre, définitivement enclose dans les limites de son être. Il en va déjà autrement pour l’animal doué de connaissance sensible. Considérez l’aigle dont le regard perçant scrute le rossignol dans le lointain : par la présence du rossignol dans son œil, l’aigle, déjà, devient quelque chose du rossignol. Il ne le devient pourtant que très superficiellement, car l’aigle ne discerne en lui que la proie ; ensuite, parce que le malheureux rossignol ne tardera à devenir la chair de l’aigle.

Il en va tout autrement lorsque l’homme connaît en vérité. Alors c’est quelque chose la réalité qu’il accueille en l’intimité de son esprit. Lorsque l’ornithologue s’applique à connaître l’aigle ou le rossignol, son esprit devient aigle ou rossignol. Il les devient oui, mais le miracle, c’est qu’il les laisse subsister tels qu’ils sont en eux-mêmes. Loin d’appauvrir la réalité dont la connaissance l’enrichit, c’est l’esprit de l’ornithologue qui apporte à l’aigle et au rossignol quelque chose qu’ils ne possédaient pas encore : l’hommage de la connaissance émerveillée.

La connaissance, telle que S. Thomas la conçoit, n’est pas prédatrice : l’homme qui connaît "en vérité" n’est pas le loup qui broie la chair du réel pour assouvir ses désirs voraces. Pour S. Thomas, connaître, connaître "en vérité", ce n’est pas imposer ses catégories au réel afin de l’assujettir à ses visées dominatrices. Et c’est précisément parce que la philosophie moderne a conçu la connaissance comme législation des phénomènes qu’elle en est venue à confondre "désir de connaître" et "désir de puissance". Mais l’homme n’est pas davantage le « berger de l’être » (1) : le prétendre, c’est encore vouloir le régenter. Non, l’homme est bien plutôt l’écolier de l’être, le disciple qui se met humblement à l’école de "ce qui est". Ne nous y trompons pas : la sainteté d’un homme se joue déjà dans la façon dont son intelligence se rapporte au monde qui l’entoure : seul a quelque chance de devenir un saint celui qui s’efforce modestement d’ajuster son esprit et sa vie au réel tel qu’il est, et cela quoi qu’il en coûte.

2° Le bonheur du ciel consiste dans la vision de la Vérité Pour S. Thomas, l’aspiration au vrai recèle en fait le désir de voir face à face la Vérité en Personne : Dieu, la source de toute réalité. Tout désir de vérité est en son tréfonds désir religieux. Et Nietzsche l’avait fort bien compris : on n’en finira définitivement avec Dieu et la religion que le jour où l’on aura éradiqué du cœur de l’homme son désir de Vérité (2).

Voir Dieu ! Désir insensé ! Car comment l’homme pourrait prétendre voir la substance divine, alors qu’aux dires mêmes de S. Thomas, il n’est même pas capable de saisir l’essence d’une mouche ? Et pourtant, qu’il le reconnaisse ou non, c’est bien ce désir de voir Dieu qui fait de l’homme ici-bas ce perpétuel insatisfait. Parce qu’ils désespéraient de l’assouvir, nous dit S. Thomas, les plus grands philosophes de l’antiquité furent tourmentés d’une indicible angoisse (3).

Désir impossible à satisfaire ? Si la vision de Dieu lui est définitivement refusée, l’être humain si noble soit-il, n’est qu’une créature rigoureusement absurde, affirme S. Thomas (4). Seulement voilà : ce désir insensé qui tourmente le cœur de l’homme, c’est Dieu lui-même qui l’a inoculé en lui. Et pour prouver que ce désir fou n’est pas vain, la sagesse amoureuse de Dieu a réalisé une folie plus grande encore : elle s’est incarné. Oui, pour démontrer une fois pour toute que l’homme pouvait s’unir à lui dans la vision immédiate de son visage, Dieu lui-même s’est uni à notre humanité dans la personne du Verbe (5). Voir Dieu dans son essence, il n’est pas d’union plus intime dont une simple créature soit capable. Alors « nous lui serons semblables parce que nous le verrons tel qu’il est » ; alors en voyant la Vérité même de Dieu, nous serons saints parce que Sainte est sa Vérité et parce qu’elle sanctifiante. Alors, oui, nous serons pleinement sanctifiés dans la Vérité.

3° la foi en la Vérité de l’évangile nous dispose à la vie éternelle. « Mais pour que nous puissions orienter notre vie vers une telle plénitude bienheureuse, il fallait qu’un avant-goût nous en fût donné. C’est ce que réalise la foi  » (6). Pour mettre la Vérité éternelle à la portée de nos pauvres intelligences, la Parole de Dieu s’est difractée en paroles humaines. Comme l’oiseau mâche au préalable la nourriture de ses petits pour la rendre assimilable, le Verbe fait chair a ruminé en son humanité la Vérité éternelle pour en extraire des paroles de vérité. Et ce furent les enseignements de Jésus : paraboles de Jésus, inoubliables conversations de Jésus avec ceux qu’il rencontrait, mais aussi pleurs et cris de Jésus : autant d’éclats scintillants de la lumière éternelle par lesquels la Vérité s’est mise à portée de notre esprit pour le sanctifier. « Sanctifie les dans ta vérité, ta parole est Vérité » Mais il a fait plus encore : tel le pélican qui déchire ses entrailles afin d’en nourrir ses petits (7), c’est sa chair que la Vérité, cachée sous la figure du pain, a donné en nourriture afin nous livrer la vérité la plus essentielle dont nous avons besoin : Dieu nous a aimé à en mourir. Pour nous sanctifier dans cette vérité, chaque eucharistie rend présent son unique sacrifice.

Pour n’avoir pas pu résister à cette Vérité là, Thomas est devenu un Saint, car la Vérité ne sanctifie qu’à la mesure de l’amour qu’on a pour elle ; elle ne devient lumière sanctifiante qu’au feu de la charité. Alors « quantum potes, tantum aude » (8) : « autant qu’il a pu il a osé ! » Pour rendre à la Vérité le culte qui lui revenait, Maître Thomas a tout osé, allant jusqu’à enrôler philosophes grecs, juifs et arabes sous la bannière de l’évangile, afin d’en faire briller toute la splendeur. « Quantum potes » : « autant qu’il l’a pu », jusqu’à l’épuisement de ses forces, il a scruté inlassablement la Parole de Vérité pour lui rendre l’hommage émerveillé de son enseignement théologique et de sa prédication.

Car S. Thomas en a toujours été intimement convaincu : est menteur l’amour pour Dieu qui ne se dévoue pas en amour du prochain. Et pour S. Thomas, enseigner la vérité contemplée est l’une des formes les plus hautes de la charité fraternelle. C’est animé de cette charité fraternelle qu’il s’est épuisé à composer ses traités, à préparer ses cours, à répondre inlassablement aux questions, même les plus saugrenues qu’on venait lui poser de toute part... et cela jusqu’à ce fameux 6 décembre 1273 : « Reginald je ne peux plus rien écrire après ce que je viens de voir... ». Décision irrévocable ? Et bien non car à la mi-février 1274, une quinzaine de jour avant sa mort, maître Thomas, bien qu’à bout de forces, consentait finalement à rédiger un dernier opuscule sur la prescience divine. Il croyait ne plus pouvoir écrire, mais sa charité pour ces moines tourmentés par la question de la prédestination, lui donnait encore la force de leur rendre cet ultime service fraternel.

Alors que tant d’intellectuels, parfois même des génies, ont trahi leur vocation à la vérité, toute l’œuvre de S. Thomas proclame au contraire : O homme reconnaît la dignité de ton intelligence ! Par elle tu ressembles à Dieu. Ce pouvoir de connaître que tu mets en œuvre dans la recherche philosophique ou scientifique, et peut-être, plus encore, lorsque tu t’efforces de mieux connaître tes semblables afin de mieux les aimer et de mieux les servir, sache le : c’est cette intelligence là, et pas une autre, qui un jour verra Dieu face à face. Comprends-tu que ton intelligence est quelque chose de sacré ? Ô homme désire éperdument la Vérité, car c’est pour la voir que Dieu t’a créé. Ne te laisse pas séduire par les sirènes qui te disent que la vérité n’existe pas, car il est bien prêt de livrer l’innocent à la mort celui qui ironise lorsqu’on lui parle de la Vérité, et tel Pilate, s’en lave les mains. Ne la repousse pas, car si la Vérité en personne a consenti à mourir pour toi, c’est que la Vérité est pour tout homme une question de vie ou de mort. Laisse toi sanctifier par la Vérité. Car, l’unique voie, le Christ, est la Vérité, et c’est pourquoi il est la Vie.


1 Célèbre expression de Heidegger, Lettre sur l’humanisme.

2 Cf. par exemple Nietzsche, Le Gai savoir, V, § 344.

3 Cf. III Somme contre les Gentils, c. 48, § 15

4 Cf. IV Somme contre les Gentils c. 1, § 2

5 Cf. IV Somme contre les Gentils c. 54, § 2

6 Cf. IV, Somme contre les Gentils c. 54, § 4

7 Cette antique image chrétienne est reprise par S. Thomas dans la 6° strophe de l’hymne Adoro te Devote Pie pellicane, Jesu Domine, Me immundum munda tuo sanguine, Cujus una stilla salvum facere Totum mundum quit ab omni scelere.

Bon pélican, Seigneur Jésus, Purifie-moi, impur, par ton sang Dont une seule goutte peut sauver Le monde entier de ses crimes.

8 Expression tirée de l’hymne Lauda Sion de S. Thomas, où on lit dans la deuxième strophe : Quantum potes, tantum aude, Quia major omni laude, Nec laudare sufficis.

« Ose de tout ton pouvoir, Car il est plus grand que toute louange Et à le louer tu ne suffis pas ».




2493 affichages
 

 Saint Thomas : la vérité est sanctifiante



Untitled Document