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Où est ton Dieu quand la terre tremble en Haïti ?

Montpellier, mars 2010

 

En ligne depuis le lundi 15 mars 2010.
 
 

Exode 3, 1-15 Psaume 102 1 Corinthiens 10, 1-12 Luc 13, 1-9

Ouverture

Chaque dimanche est une étape importante pour notre Carême dans notre montée vers Pâques. L’année C avec saint Luc nous propose une catéchèse sur la miséricorde de Dieu. Comment mettre un cœur qui vit au milieu de la misère qui détruit ? Or Dieu nous demande d’être miséricordieux comme lui-même est miséricordieux (Lc 6, 36). En ce troisième dimanche, au milieu des cinq étapes du Carême, Jésus nous invite à nous « convertir » c’est à dire à « devenir résolument acteur de la miséricorde de Dieu là où nous vivons ». Sans remettre à demain cette conversion, sans être surpris dans la vie quotidienne par la catastrophe qui survient. Aujourd’hui nous reconnaissons que Dieu est riche en miséricorde et qu’Il nous la donne sans compter !

Trois révélations de la miséricorde.

Trois grandes révélations - dévoilements, autrement dit apocalypses - de la Miséricorde de Dieu en autant de lectures de ce dimanche : une Trinité qui se révèle AMOUR !

1- Au buisson ardent, Dieu révèle ses « entrailles » à Moïse. Il est le Dieu qui a vu la misère de son peuple. Il fait de Moïse le libérateur - au nom de Dieu ! - du peuple tenu en esclavage en Egypte (première lecture)

2- Lors de l’exode, ces quarante ans de marche dans le désert, Dieu se révèle comme ce rocher d’où coule la source en pleine aridité et qui accompagne le peuple. Et ce « rocher c’était le Christ » (deuxième lecture). Aujourd’hui il nous accompagne dans notre traversée - personnelle et ensemble - de l’épreuve, de la souffrance et de la mort.

3- Dans l’Évangile, le Christ est bien ce vigneron qui visite le figuier sec et stérile et qui pend patience en sa miséricorde en espérant de nous cette « conversion » - avant la catastrophe ou la répression - qui nous fera donner du fruit, un fruit qui demeure. Un fruit de miséricorde.

Les deux « révélations » où Dieu se donne comme « miséricorde pour le monde », manifestant le choix d’utiliser deux grands symboles de l’humanité, le feu et l’eau, dans le sens le plus positif possible : Le feu brûle éclaire, chauffe et protège la vie sans consumer, sans détruire le buisson ardent, sans incendier, sans faire de cendres. Feu bienfaisant de l’Esprit ! . L’eau de la source étanche la soif du peuple en traversée de désert vers la terre promise. Eau qui n’emporte pas, qui ne noie pas, ne tue pas. Eau de la mer Rouge, elle-même traversée comme une libération. Eau qui coule du côté du Christ en Croix. Eau de la vie véritable.

Dans les deux premières lectures, Moïse est le révélateur de la miséricorde de Dieu ou plutôt il est transformé par la révélation que Dieu est miséricorde ! Au buisson ardent Moïse est le berger embauché par son beau-père « protecteur » et prêtre païen. De fait, il est en fuite après s’être « autoproclamé » libérateur de ses frères hébreux en tuant le « garde chiourme » de Pharaon qui avait protégé son enfance, elle-même miraculeuse ! (Exode 2). Quand Dieu se révèle comme un feu vivant qui ne donne pas la mort, Moïse découvre à la fois quelle est sa mission et qui est Dieu. Il sera bien le libérateur de son peuple, non par lui-même mais envoyé par Dieu parce que Dieu se révèle non pas par sa puissance mais, fait inouï dans les religions du monde, comme le « Dieu qui a vu la misère de son peuple » ! (Ex 3, 7) Dieu libère son peuple parce qu’Il connait l’oppression et l’angoisse de son peuple comme une mère émue dans ses entrailles pour son enfant (Ex 3, 8-9) y compris en lui promettant une consolation et une espérance : un pays où coule le lait et le miel. Dieu est donc « Celui qui voit la misère » et non l’insensible entité supérieure drapée dans sa divinité et fort de sa toute puissance omnisciente ! Au « Buisson ardent » de l’Horeb, là où Moïse reviendra chercher la révélation de la Torah, la « loi conductrice », Dieu se démarque totalement du monde des dieux ! De plus Il donne son nom qui reste une énigme, le tétragramme qu’on lit des yeux et ne prononce pas en public par respect. « Je suis qui je suis » reste l’énigme du « nom » que doit avoir le Dieu des Pères Abraham, Isaac et Jacob (Ex 3, 6 et 13-14). Énigme qui éveille à la quête de Dieu à la fois hors de l’histoire - « Je suis » - et dans l’histoire - Dieu de nos Pères ! Cette énigme est révélée dans l’histoire centrale du salut, la Pâque où Jésus ressuscité reçoit le « nom au dessus de tout nom » (relire Saint Paul, Ph 2, 6-11). Le même Saint Paul qui révèle le sens caché de ce drôle de rocher, qui d’immobile devient l’accompagnateur du peuple dans la traversée du désert. L’eau ne sourd pas dans le sable mais jaillit, claire, d’un rocher pour être bonne à boire, salvifique. « Et ce rocher c’était le Christ » (2ème lecture). Par là-même, le Christ est ce messie qui vient apporter la miséricorde de Dieu pour sauver le monde de la mort en plein désert ! Le Christ ne vient pas nous sauver à notre place mais il est celui qui nous accompagne quand nous nous levons grâce à la foi et quand nous affrontons le mal, la souffrance et la mort. Le Christ est l’accompagnateur de notre traversée que personne pas même Dieu ne peut faire à notre place ! La miséricorde est cette force qui ne nous fait pas éviter la mort mais nous la fait traverser. Elle est l’autre nom de la résurrection du Christ qui est en travail en nous depuis notre baptême et librement en travail dans le monde par l’Esprit Saint !

L’Évangile nous propose la figure de ce vigneron qui accompagne son figuier pour découvrir comment Jésus lors de son passage sur la terre répandu la miséricorde à nos pieds comme un bon fumier pour que nous donnions du fruit. Le normal est qu’un arbre donne du fruit, qu’un être humain et l’humanité entière donne du fruit, beaucoup de fruits, des fruits d’amour et de paix. Le terrible constat de Saint Luc est qu’il n’en est rien : l’humanité est stérile comme un arbre sec ! Il serait trop forcé de dire que Dieu - le Père - serait comme le maître de la vigne qui donne l’ordre à son Fils de couper le figuier stérile. Saint Jean a déjà prévenu cette difficulté : « Dieu a tellement aimé le monde qu’Il a envoyé son Fils non pour condamner le monde mais pour le sauver » (Jn 3, 16). Mais ce dialogue entre le maître de la vigne et son vigneron nous invite à entrer - non sans précaution - dans la pensée de Dieu. Il peut donc faire le constat que l’humanité a fait le choix de la stérilité, de la destruction, de la violence et de la mort (cf Dt 30). Ce que nous pouvons appeler le choix de créer la misère. Et devant ce choix de l’homme, il fait le choix de Dieu : la miséricorde. Mettre un cœur, faire repartir la vie au cœur de la destruction de la vie, faire refleurir le désert, établir la paix au cœur de la violence en appelant à la conversion des « artisans de paix ». Ainsi ce choix de Dieu - miséricorde là où il y a misère - passe par ceux qui choisissent Dieu plutôt que la fascination du mal, que l’entrainement irrésistible à préférer l’accumulation de quelques uns qui construit la misère du plus grand nombre.

Regardons les deux exemples que saint Luc nous propose : la répression de Pilate et la chute de la tour de Siloè. Au moment où les chiffres des victimes du tremblement de terre de Port au Prince - 250 000 morts - nous submergent, on apprend qu’un groupe de juges chargés du dossier des victimes des « paramilitaires » en Colombie ont établi la liste de plus de 200 000 victimes de cette répression qui nous est contemporaine. Or la répression, je l’ai appris en Haïti, doit frapper n’importe qui, sans raison, pour que tous soient paralysés de terreur. Si l’on tue sans motif, alors je peux être tué ! Saint Luc nous met devant l’urgence de la conversion, devant la soudaineté de la mort qui frappe sans raison. La venue du Messie, le Verbe fait chair, Jésus de Nazareth, est bien le temps de la « visite de Dieu » qui propose la « patience du vigneron » devant la catastrophe qui frappe soudain notre monde.

Le message est clair : n’attendez pas demain pour reconnaître la visite de Dieu. Car Dieu est miséricorde ! Le Christ répand cette miséricorde à pleine main, à pleine patience : accueillez la dès aujourd’hui, demain sera trop tard ! Car la conversion c’est vider notre vie de ce qui conduit à détruire pour être rempli de l’amour qui seul construit la vie. La conversion c’est accueillir la miséricorde de Dieu dans notre misère humaine ! Le Christ donne, l’Esprit accompagne cette conversion, cette traversée du mal, de la souffrance et de la mort ! Ne remettez pas à demain comme l’empereur Constantin qui demande le baptême sur son lit de mort pour mieux exercer son empire sur son peuple. Il savait bien que le pouvoir corrompt ! Dieu est patient mais la misère peut détruire à tout instant : « convertissez-vous à la miséricorde » clame Jésus de Nazareth car Il est la parole même de Dieu qui est devenu notre frère, y compris en « aimant jusqu’au bout » c’est à dire en devenant victime de la violence injuste des hommes qui l’ont cloué sur une croix. La miséricorde s’est faite misère et, de son cadavre, un soldat a fait jaillir une source nouvelle qui étanche aujourd’hui notre soif quand nous choisissons de « traverser le désert de misère et de violence ». Et cette traversée avec le Christ fait de nous des artisans de paix, des hommes et des femmes des béatitudes !

Dès lors que peut dire le croyant devant la répression ou la catastrophe ? Certes le premier cri est un appel à la solidarité humaine au nom de sa capacité d’amour. Mais le croyant ne peut-il pas être porté à devenir même « à chaud » le témoin de la miséricorde de Dieu ? Aura t-il la force et le courage de témoigner de sa foi au milieu même de la détresse inouïe, inexplicable ? Jésus par sa vie, sa mort et sa résurrection est bien le témoin par excellence. Là, que nous dit-il ? « Vous vous épuisez dans un débat stérile : quelle est la cause ? Qui est responsable ? Qui est plus pécheur que l’autre ? » Le chemin c’est l’amour, la conversion à la miséricorde et vous voulez dénoncer un coupable extérieur : Dieu ou un autre pour ne pas changer votre vie, trouver le vrai chemin. Le débat ouvert par les camps de concentration nazis n’est pas fini : « peut-on croire après Auschwitz ? ». Le premier cri « où est-il ton Dieu ? ». Première réponse : il est dans la victime innocente. Mais allons plus loin avec le professeur Leibovitz (annexe 1) que je vois encore témoigner peu de temps avant sa mort : « je crois à cause d’Auschwitz ! ». Dieu n’est pas « utile » pour comprendre et résoudre les problèmes de l’humanité. Il ne peut être que purement gratuit, purement amour ! C’est bien parce que la violence humaine est indéfiniment destructrice que je vais faire croire que Dieu est la cause du mal. L’homme blanchi de tout soupçon pourrait alors dire « ce n’est pas moi c’est Lui ! Ce n’est pas moi, c’est l’autre ! ».

Mais où donc est Dieu quand la terre tremble en Haïti ? Certes Il est dans les victimes comme « Christ en agonie jusqu’à la fin du monde » (Pascal) (annexe 2). Certes Il est la charité, suscitée par l’Esprit Saint dans les élans de solidarité au cœur de l’humanité. Peut-on aller plus loin encore et confesser que le Christ est la résurrection des morts ? L’avenir de l’humanité n’est-il pas la résurrection de la chair ? N’a t-elle pas commencé en nous dès notre baptême ? Alors que fait la miséricorde de Dieu dans le tremblement de terre de Port au Prince ? Le Christ, comme le vigneron et son fumier, offre à chacun dans les décombres la miséricorde de sa résurrection ! Quand la mort frappe aussi brutalement, la patience de Dieu se fait immédiate et sans condition. Dieu dans le Christ accueille chacun tel qu’il est dans son « école d’amour » où chacun est rempli de la miséricorde de Dieu pour ressusciter « avec le Christ ». En ce temps de préparation de Pâques pouvons-nous entendre et faire le constat de Saint Paul : « nous avons été ensevelis avec lui par le baptême dans la mort afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la Gloire du Père, nous vivions pour une vie nouvelle » (Rm 6, 4). A Port au Prince la brutalité de la catastrophe a « baptisé » les victimes pour que chacun soit accueilli dans la patience et la douceur de la résurrection du Christ. N’allons pas disserter pieusement post mortem : étaient-ils baptisés ? Menaient t-ils une vie juste et pieuse ? Étaient-ils en règle, corrects ? Sont-ils plus pécheurs que nous ? Questions folles qui révèlent l’orgueil de l’homme qui prend la place de Dieu pour juger ! Au contraire pouvons-nous annoncer à toute l’humanité que nous croyons à « la résurrection de la chair » à Port au Prince ? (annexe 3). N’ayons pas peur d’inviter toute l’humanité dès aujourd’hui et à cause de Port au Prince : « Entrez dans la vie, dans l’école d’amour qui est la vie avec Dieu ». Entrez dès aujourd’hui - sans attendre demain ! - à l’école de l’Évangile dans la résurrection du Christ qui veut ressusciter en chacun de nous ! Il ne s’agit pas d’une pâle réincarnation, avoir une deuxième ou une millième chance après la mort pour avoir tout le temps de s’accomplir sans risque de catastrophe ! Il ne s’agit pas d’attendre son lit de mort, comme l’empereur Constantin, pour remettre à plus tard le choix de l’amour, le choix de la vraie vie ! Bien au contraire, dans l’école de la résurrection chaque jour est un intense apprentissage de l’amour dans sa vie, telle qu’elle est. Chaque jour vaut la peine d’être vécu et intensément vécu comme grâce d’aimer. Chacun pourra dire enfin : « ce n’est plus moi qui vit, mais c’est le Christ. » Ce n’est plus la misère qui enferme l’humanité mais c’est la miséricorde. Ma vie est unique, irremplaçable puisqu’il y a la place de l’amour de Dieu qui fait alliance avec mon amour pour ressusciter jour après jour !

Frère Gilles Danroc o.p.

Annexe 1 Croire après Auschwitz (extrait), fr. Gilles Danroc Annexe 2 L’agonie du Christ, Miguel de UNAMUNO Annexe 3 Père Florin Callerand (notes de retraites à La Roche d’Or) Annexe 1 - Croire après Auschwitz (extrait)

[Dieu toujours plus grand et à jamais insaisissable nous sauve de l’enfermement de l’humanité sur elle-même et de notre pouvoir de donner la mort. J’entends encore la voix ferme du professeur Yeshayahou Leibovitz interrogé peu avant sa mort par Abraham Segal affirmant jusqu’à en perdre le souffle que croire en Dieu est radicalement indépendant des événements historiques car l’homme ne doit pas exiger de Dieu qu’Il protège ! La foi ne répond à aucun besoin, aucune nécessité. Il n’y a rien au monde, ni dans l’histoire, ni dans la nature qui puisse faire venir l’homme à la foi en Dieu, à part sa propre décision d’accepter Dieu : je ne peux pas ne pas croire après Auschwitz, je crois à cause d’Auschwitz ! (enquête sur Abraham cf A.Segal : Abraham, enquête sur un patriarche, 2003, p.453) En vérité il est grand le mystère de la foi !] fr. Gilles Danroc, o.p. Montpellier, janvier 2005

Annexe 2 L’agonie du Christ, Miguel de UNAMUNO

L’agonie du Christ   De même que le christianisme, le Christ agonise toujours. « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là. » Ainsi écrivait Pascal dans le Mystère de Jésus. Et il l’écrivait en agonie. Car ne pas dormir, c’est rester éveillé, c’est rêver une agonie, c’est agoniser. Ils sont terriblement tragiques, nos crucifix, nos christs espagnols. Ils représentent le culte du Christ agonisant, non mort. Le Christ mort, devenu déjà terre, devenu paix, le Christ mort enterré par d’autres morts, c’est le Christ gisant dans son sépulcre. Mais le Christ que l’on adore sur la croix, c’est le Christ agonisant, celui qui clame : Consummatum est ! C’est à ce Christ, celui du : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » (Matth., XXVII, 46) que rendent un culte les croyants agoniques. Parmi lesquels on compte beaucoup d’hommes qui croient ne pas douter, qui croient qu’ils croient. Vivre, lutter, lutter pour la vie et vivre de la lutte, de la foi, c’est douter. Nous l’avons déjà dit dans un autre de nos ouvrages, en rappelant ce passage de l’Évangile où il est dit : « Je crois, secours mon incrédulité ! » (Marc, XI, 24.) Une foi qui ne doute pas est une foi morte. Qu’est-ce donc que douter ? Dubitare contient la même racine - celle de l’adjectif numéral duo, deux - que duellum, lutte. Le doute, le doute pascalien, agonique ou polémique, plutôt que le doute cartésien, méthodique, suppose la dualité du combat. J’entends le doute de vie (vie = lutte) et non de voie (voie = méthode). Croire ce que nous n’avons pas vu, on nous y a exercés au catéchisme : c’est cela la foi. Croire ce que nous voyons, - et ce que nous ne voyons pas, - c’est la raison, la science ; et croire ce que nous verrons, - ou ne verrons pas. - c’est l’espérance. Et toute croyance. J’affirme, je crois, en tant que poète, en tant que créateur, en regardant vers le passé, vers le souvenir ; je nie en tant que raisonneur, en tant que citoyen, en regardant le présent ; et je doute, je lutte, j’agonise en tant qu’homme, en tant que chrétien, en regardant vers l’avenir irréalisable, vers l’éternité. Il y a dans ma patrie espagnole, dans mou peuple espagnol, peuple agonique et polémique, un culte au Christ agonisant ; mais un culte aussi à la Vierge des Douleurs, avec son cœur transpercé de sept glaives. Ce n’est pas la Pietà italienne, on ne rend pas tant un culte au Fils qui gît, mort, dans le giron de sa Mère, qu’à celle-ci, la Vierge Mère, qui agonise de douleur avec son Fils entre les bras. C’est le culte de l’agonie de la Mère. Il y a aussi, me dira-t-on, le culte de l’Enfant Jésus, l’Enfant à la Boule, le culte de la nativité, de la Vierge qui donne la vie, qui allaite l’enfant. Je n’oublierai jamais le spectacle mystique dont je fus témoin le jour de saint Bernard, en 1922, à la Trappe de Dueñas, près de Palencia. Les trappistes chantaient un salut solennel à Notre-Dame dans leur temple tout illuminé de cire d’abeilles neutres. Au-dessus du maître-autel s’élevait une image, sans grande valeur artistique, de la Vierge Mère, vêtue de bleu et de blanc. Elle semblait représentée après sa visite à sa cousine sainte Élisabeth et avant la naissance du Messie. Les bras étendus vers le ciel, elle paraissait vouloir y voler avec son doux et tragique fardeau, le Verbe inconscient. Les trappistes, jeunes et vieux, certains à peine à l’âge d’être pères, et d’autres qui l’avaient dépassé, emplissaient le temple du chant de la litanie : Janua coeli, gémissaient-ils, ora pro nobis ! C’était un chant de berceau, une berceuse pour la mort. Ou plutôt pour la dé-naissance. Ils songeaient qu’ils recommençaient à vivre, mais à rebours, leur vie, qu’ils la dé-vivaient, en retournant à l’enfance, à la douce enfance, en retrouvant sur leurs lèvres le goût céleste du lait maternel, en rentrant dans le tranquille abri du cloître maternel pour y dormir du sommeil prénatal per omnia saecula saeculorum. Et ceci, qui ressemble tant au nirvanâ bouddhique, - conception toute monastique, - est aussi une forme d’agonie, malgré les apparences du contraire. ... Ici, à quelques pas de l’endroit où j’écris, brûle perpétuellement, sous l’Arc de l’Étoile, - un arc de triomphe impérial ! - la flamme allumée sur la tombe du Soldat inconnu, celui dont le nom ne passera pas à l’histoire. Pourtant, n’est-ce pas un nom déjà qu’Inconnu ? Inconnu ne vaut-il pas autant que Napoléon Bonaparte ? Devant cette tombe, des pères et des mères sont allés prier, qui se demandaient si celui-là, si cet inconnu ne serait pas leur fils, des pères et des mères chrétiens, qui croient à la résurrection de la chair. Peut-être des pères et des mères incrédules y sont-ils allés prier aussi, et jusqu’à des athées. Peut-être sur cette tombe le christianisme ressuscite-t-il.   Miguel de UNAMUNO, L’agonie du christianisme. Traduction de Jean Cassou, 1925.

Recueilli dans Anthologie de la littérature espagnole des débuts à nos jours, par Gabriel Boussagol, Delagrave, 1931.

Annexe 3 Père Florin Callerand (notes de retraites à La Roche d’Or)

Le naufrage d’un bateau sur la Baltique : mort de 800 personnes...

« Laissons la surface ! Et sans quitter le monde... » la tempête, le naufrage, le tremblement de terre, « enfonçons-nous en Dieu. » (P. Theilhard de Chardin) Comment Dieu est dans les tremblements de terre ? Allons donc ! Vous avez entendu quelqu’un dire que Dieu est dans les tremblements de terre ? Vous avez entendu dire que Dieu est dans les naufrages ? Non ! Alors ? Tant que vous n’irez pas jusqu’aux conséquences théologiques de l’acte créateur qui intégre, et les tremblements de terre et les naufrages d’avance... Tant que vous vous n’entrerez pas dans le mystère des profondeurs de Christ Ressuscité qui, maintenant, avec la gloire du jour de Pâques, est entré dans les eaux déchainées de la Baltique, dans les vents à 150 à l’heure, dans le ferry boat qui ne tient pas sur sa quille... Tant que vous n’entrerez pas avec Christ Ressuscité et avec Marie assomptée adns le fond des volcans en colère, dans les laves qui jaillissent près des volcans de Manille... Tant que vous n’entrerez pas dans les drames du cosmos... Tant que nous ne laisserez pas la surface pour entrer dans la profondeur et y découvrir Dieu Créateur et Dieu sauveur... Qu’est ce que l’Église aura à dire au monde ? Si on se tait c’est effrayant ! Qu’est-ce qu’on a dit en réalité au sujet du Rwanda ? As t-on ouvert sur le mystère des profondeurs de Dieu ? Passons ! Il faudrait dire que cette nuit, au moment du naufrage de ce bateau où huit cents personnes ont coulé dans la Baltique, tous ont été recueillis par la gloire de Dieu. Il y a eu une fameuse transfusion de sang. Il y a eu une fameuse communication d’énergie nouvelle ! Une des choses qui me scandalise le plus, c’est que, devant de pareilles choses, on n’ose pas parler de l’universalité et de la responsabilité du Dieu créateur, de la responsabilité du Christ Ressuscité, de la présence universelle de Marie assomptée, et de leur action chez tous ceux qui, maintenant, tombent dans la profondeur de Dieu. Non ça ne continue pas comme avant, c’est la seconde création qui les saisit, le SAMU divin fonctionne. Et ça c’est l’évangile du salut, l’évangile de la résurrection dès maintenant. Il faudrait pouvoir atteindre tous ces gens qui sont restés à Stockholm ou en Estonie sur leurs ports et qui attendaient des parents qui ne viendront plus... pour leur dire que, dès maintenant, dans le secret du cœur, il y a correspondance et communion, et que, entre le ciel et la terre, il y a conjonction.




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