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Le commandement unique et nouveau

10 mai 1998

 

En ligne depuis le lundi 25 juillet 2005.
 
 

Nous sommes par l’évangile de ce jour, avec les apôtres auprès de Jésus, au soir de la Passion, au cours du dernier repas, juste après le geste stupéfiant du Lavement des pieds. Par ce geste, il a pleinement révélé l’âme de tous les autres gestes de sa vie, il a récapitulé tous les autres, préfigurant le don plénier sur la Croix. Puis, par une parole de béatitude - "sachant cela, heureux serez—vous si vous le faîtes » (Jn 13,17) - il donne l’âme des béatitudes, qui informe toutes les autres qu’il a proclamées au premier jour. Par le commandement nouveau qu’il confie à ses disciples, il nous livre le commandement qui est l’âme de toute la Loi, qu’il avait longuement expliqué au premier jour et tout au long de sa vie publique : cet unique ordre impératif que Jésus donne à ses apôtres, cette ordonnance incontournable qu’il délivre à ses amis du dernier soir, récapitulant ainsi toute la Loi ancienne. Jésus ne nous dit pas : « Aimez les autres ». Il ne nous dit pas seulement : "Aimez-vous les uns les autres". Il nous dit : « Aimez—vous les uns les autres comme je vous ai aimés" (Jn 13,34).

Cela veut dire que la seule source de l’Amour, de cet amour, c’est lui-même. Rocher spirituel auquel s’abreuve l’Église. Et que le canal de cet amour jusqu’à nous sera, entre autres, la contemplation de la manière dont il nous aime pour aimer de l’Amour dont il nous aime. * L’Amour que Dieu nous porte depuis la création du monde est totalement et pleinement gratuit. Comme le dit la préface : « nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi" : notre amour de Dieu n’ajoute rien à ce que Dieu est, mais nous fait vivre de la vie et de l’amour même de Dieu. C’est par pure gratuité que Dieu nous a créés, nous a donné la vie, et nous recrée en nous donnant sa vie, en son Fils dans l’Esprit : c’est ainsi, et de nulle autre manière, que le Seigneur nous appelle à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimes, dans le désintéressement le plus grand qu’il nous soit possible par sa grâce. Aimer nos frères pour eux-mêmes, et non pour nous-mêmes, comme Dieu nous aime non pour lui-même, mais pour nous-mêmes. Certes notre amour n’aura jamais la pureté de l’Amour de Dieu lui-même : en cela Dieu est inimitable ; mais il doit y tendre par la bienheureuse complicité de la grâce de Dieu et de notre volonté, qui essaye d’y répondre. * Un second trait de cet Amour auquel le Christ nous appelle, nous invite paradoxalement à nous laisser aimer par les autres autant qu’à aimer les autres . à être serviable, certes, mais aussi servable : celui qui refuse de se laisser servir, de se laisser aimer, c’est celui qui finalement refuse toute communion, qui comprend, entre autres, le fait d’être redevable, c’est-à-dire, lié à l’autre. Des religieuses travaillant auprès des plus démunis, demandent à ceux qu’elles servent, même malades, de les aider à servir ceux qui sont les plus malades, les plus pauvres : elles invitent les servables à être serviables et les serviables à être servables. Certes, l’amour véritable n’oblige pas, mais il invite avec fidélité : il n’attend rien en retour, mais accepte la réponse lorsqu’elle vient. Jésus n’a pas dit . : « Lavez les pieds des autres", "aimez le autres", mais « lavez-vous les pieds les uns les autres", "aimez-vous le uns les autres comme je vous ai montré l’exemple" (Jn. 13,14) : en aimant mon Père et me laissant aimer par lui, et en vous aimant.

-  Le commandement que Jésus nous laisse, il nous le dit lui-même, est nouveau. Car cet Amour auquel il nous appelle, est nouveau, non pour lui - de son côté - mais pour nous - de notre côté - : inconnu de nous, non encore pleinement révélé. "Comme je vous ai aimés" : Le Fils de Dieu, se faisant l’un de nous - en tout semblable à nous, excepté le péché (He 4,15) -, et le plus petit de nous, lui, l’Innocent, donnant, par pur amour, sa vie, pour les pécheurs que nous sommes, puis, ressuscité - premier-né -d’entre les morts. Oui, la Bonne Nouvelle, cet amour jusqu’à l’extrême, ce commandement de l’Amour qui l’habite, est radicalement et totalement nouveau, dépassant l’espérance des hommes : inespéré. "Ce dont nous parlons au contraire, c est d’une sagesse de Dieu mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a destinée pour notre gloire... nous annonçons.. ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment" (1 Co 2,7,9). Ce n’est plus coup pour coup, "vie pour vie, oeil pour oeil, dent pour dent, blessure pour blessure" (Ex 21,23-25), mais « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent" (Mt 5,44), "Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent" (Lc 6,27) ; si moi, l’Innocent, j’ai donné ma vie pour vous, pécheurs, combien plus, vous, pécheurs, vous devez donner votre vie pour le juste, l’Innocent, Dieu. Cette nouveauté se manifeste ainsi dans ce que Jésus nous dit : "Sans moi - hors de moi - vous ne pouvez rien faire" (Jn 15,5) tu aimeras Dieu lui-même, Dieu en ton prochain, ton prochain, pas seulement de tout toi-même - de tout ton coeur, de tout ton esprit et de toute ton âme (Dt 6,5) - mais, avec ma grâce aussi, avec moi-même. Comme j’ai aimé mon Père parmi vous et comme je vous ai aimés, comme je vous ai montré l’exemple : tu n’aimeras plus seul, mais avec moi, plus de toi seul, mais avec mon aide.

-  Le prochain que Jésus nous invite à aimer, il est trinité de communion inséparable. Il est Dieu lui-même, il est mon frère, et il est moi-même. Créé à l’image et à la ressemblance de Dieu (Gn 1,26), aimer notre frère, c’est aimer aussi l’image de Dieu . Mais bien plus que pour une image, si belle et précieuse soit-elle, chacun a du prix aux yeux de Dieu (Is 43,4), Dieu a gravé notre nom sur la paume de ses mains (Is 49,16) en la passion de son Fils. Plus encore, qui atteint l’homme, touche à la prunelle des yeux de Dieu (Za 2,12) : en Jésus-Christ, nous savons que ce que nous faisons au plus petit d’entre nos frères, c’est à lui que nous le faisons (Mt 25,40) : en aimant nos frères, c’est aussi Dieu que nous aimons. Ainsi se dessine patiemment à travers l’histoire de la révélation le mystère de l’Incarnation du Verbe dans l’Esprit, accompli en la Vierge Marie, mystère de cette présence divinement réelle, vivante au coeur de tout homme, nos frères, mon prochain .

-  Enfin, le commandement que Jésus nous laisse est unique : aussi, il doit à lui seul irriguer, habiter, informer -c’est-à-dire animer, former de l’intérieur - toute notre vie. Ainsi nous pouvons et devons le décliner à toutes les actions et attitudes de notre existence - "Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés » cela veut dire, entre autres : « Écoutez-vous les uns les autres, comme je vous ai écoutés", "Regardez-vous les uns les autres, comme je vous ai regardés », "Ne vous jugez pas les uns les autres, comme je ne vous ai pas jugés ", "parlez-vous les uns les autres, comme je vous ai parlé". - "Si quelqu’un parle, que cela soit comme les paroles de Dieu" (1P 4,11) dit l’apôtre Pierre, sur le fond et dans la forme - « servez-vous les uns les autres, comme je vous ai servis", "soyez patients les uns avec les autres, comme j’ai été patient avec vous ", « pardonnez-vous les uns les autres comme je vous ai pardonnés », "donnez votre vie le uns pour les autres, comme j’ai donné ma vie pour vous"...




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